Ces dernières semaines j’ai voulu rappeler dans mes chroniques comme sur ce blog qu’il y avait une autre actualité que Covid. Mais toujours vindicatif, celui-ci a manifesté son existence jusque chez moi, en trois exemplaires pour l’heure pas trop graves. Alors parlons-en !
Il est vrai que les Islandais étaient inquiets ! Après un premier épisode où ils avaient été remarqués pour leur maîtrise de l’épidémie grâce à un dépistage systématique, et un été très calme, donc favorable aux célébrations, voici que Covid était repassé à l’attaque. A 270, le taux d’incidence (nombre de cas enregistrés au cours des deux dernières semaines pour 100000 habitants), considéré comme supportable quand il est inférieur à 20, dépassait celui d’avril, et les autorités en avaient clairement perdu le contrôle ! Pire : l’Islande se trouvait être le mauvais élève des Pays nordiques. Qui plus est : le nombre de morts, stabilisé à 10 au printemps, passait à 25 à la suite d’une invasion de Covid à l’hôpital de Landakot, spécialisé dans les personnes âgées. Les règles anti-covid furent donc renforcées, avec notamment le port très contesté du masque par les enfants de 6 ans ou plus[1].
Depuis le début de ce mois de novembre, le taux d’incidence revient progressivement à un niveau « normal ». Pourtant la « Triade » met en garde contre tout relâchement à l’approche de fêtes de Noël. Mais évidemment les pressions s’accentuent pour alléger le dispositif existant à l’entrée des touristes….
Soyons précis : ce jour 15 novembre, le taux d’incidence « domestique » est 71.4, selon le calcul islandais. Sur le site des statistiques européennes il est ce même jour de 89.9 certainement car il prend en compte les cas positifs à l’arrivée sur l’île. Il est de 880 pour la France, mais devrait chuter dès que ma famille et moi-même serons immunisés. Alors, enfin, l’hexagone changera à son tour de couleur sur la carte ci-dessous.
Aux résident(e)s de ce pays où les librairies sont perçues comme un haut lieu d’infection, et aux plus chanceux, je propose 7 pages de lecture, abondamment illustrées. J’y traite largement de mon sujet favori, la constitution islandaise – à laquelle j’ai consacré 440 pages, voici 52 ans ! -, magnifique illustration de la vie politique islandaise, la grande mais aussi la petite. Et elle se termine par ce test à la mode sur l’île : « es-tu Katrín ou Helgi Hrafn ? » Je suis preneur des réponses.
La revendication d’une réforme de la constitution naît fin 2008 lors de la Révolution des Casseroles, où les manifestants veulent une refonte des institutions « par le peuple » et non par la « clique » politique en place. Le projet arraché à l’Alþingi à l’automne suivant par le gouvernement de Jóhanna Sigurðardóttir a perdu beaucoup d’ambitions, car bon nombre de parlementaires, même dans la majorité d’alors, voient d’un mauvais œil ce qui de fait est une contestation de leur pouvoir. C’est donc une assemblée de 25 membres élus au suffrage universel et pouvant se réunir deux mois, prolongeables de deux autres mois, qui en est chargée et ses travaux seront le moment venu soumis à référendum. Les 25 élus (10 femmes, 15 hommes), dont très peu ont une formation juridique, se réunissent sans désemparer du début avril au 29 juillet 2011, date de la remise de leurs propositions, votées à l’unanimité, à la Présidente du Parlement. Le communiqué qui accompagne cette remise insiste sur trois principes directeurs : répartition claire des pouvoirs, transparence et responsabilité, sous jacents aux principaux changements proposés :
La Commission Constitutionnelle, au premier rang Freya, déjà rencontrée dans ce blog : « les combats de Freya » octobre 2019
chapitre « droits de l’homme » largement enrichi, notamment pour ce qui concerne l’environnement et les ressources naturelles,
répartition plus claire des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire,
plus grande participation des citoyens, en développant les possibilités de recours au référendum et en leur donnant le droit de proposer des lois par pétitions,
révision du système électoral destinée à réduire le monopole des partis,
fin du cumul entre les fonctions de ministre et le mandat parlementaire,
révision du mode de nomination des magistrats,
consécration du principe de subsidiarité pour les pouvoirs des collectivités territoriales,
nécessité d’un référendum pour tout transfert de souveraineté vers un organisme international.
Ce n’est pas rien ! Ce n’est pas non plus « révolutionnaire » ; de l’aveu même des participants, il s’agit d’un toilettage article après article. Pourtant les principaux défauts des institutions régissant l’île depuis 1944 sont touchés du doigt, notamment une séparation des pouvoirs peu claire, des ministres qui gardent leur mandat de députés, ou encore des juges, certes inamovibles, mais nommés par le ministre en charge à la fois de la justice et de la police…
Pendant près de six mois on n’entend parler de rien. Puis en mai 2012 l’Alþingi connaît de ces batailles qu’il semble affectionner. À lui seul le scrutin dure 4 heures. 35 députés se prononcent pour, 15 contre, 13 ne prennent pas part au vote. Conformément à la constitution, le référendum sera indicatif ; il aura lieu le 20 octobre 2012. Les 114 articles, pas toujours très clairs, seront décomposés en 6 questions. Malgré la difficulté de l’exercice, la participation est proche de 50%, et 2/3 des votants disent « oui » aux propositions de la Commission Constitutionnelle. 50%, c’est moins que la participation aux autres élections (de 75 à 80%), mais c’est bien plus que ce qui était prévu compte tenu de la difficulté de l’exercice. On peut donc parler de succès. Même Bjarni Benediktsson, Président du Parti de l’Indépendance et très hostile à la Commission Constitutionnelle, le reconnaît et a le bon goût d’en prendre acte immédiatement : « le peuple veut changer la constitution ».
Katrín : « l’Alþingi doit bien au peuple une réforme de la constitution »
Mais rien ne se passe, sinon quelques soubresauts sans suite, jusqu’à ce que Katrín Jakobsdóttir, lors de la négociation de l’accord de législature, impose à ses deux alliés, dont le parti de l’Indépendance, de reprendre le projet …et décide de le faire ! Elle est soutenue en cela par un mouvement populaire important : selon un récent sondage MMR 59% des sondés jugent nécessaire de revoir la constitution. Et 40000 personnes signent une pétition en ce sens. Qui plus est : les prochaines élections législatives auront lieu dans un an !
On a vu ici (article du 7 juillet 2020) ce qui est prévu pour le Président de la République, plus audacieux au demeurant que ce prévoyait la Commission Constitutionnelle. Deux autres modifications devraient être soumises à l’Alþingi : une règle claire sur l’appropriation publique ou privée des ressources naturelles, et l’introduction dans la constitution de la défense de l’environnement. Où l’on voit que face à des alliés plus que réticents la Première Ministre a choisi d’avancer prudemment…
Car d’autres attentes sont très fortes, notamment la possibilité d’organiser des référendums d’initiative populaire et une réforme du code électoral pour réduire la surreprésentation à l’Alþingi des électeurs vivant en dehors de la capitale et ses environs. Le serpent de mer va-t-il enfin être vaincu ?
C’est ce que nous révèle une très sérieuse étude danoise publiée dans la non moins sérieuse revue (britannique !) Nature. Non que les colons venus en Islande soient partis d’Espagne ou du Portugal, tels des Conquistadors, mais parce que les pays scandinaves avaient reçu un nombre élevé de peuplades venues d’Europe centrale et du sud, dont beaucoup auraient ensuite poursuivi leur chemin alors que les paysans scandinaves restaient calmement chez eux. Les analyses génétiques sont impitoyables !
Vikings du 21èmes siècle…
Elles confortent par contre que les Vikings, bruns mais parfois blonds ou roux, venus en Islande sont bien partis de Norvège et des îles britanniques sur lesquelles ils s’étaient installés auparavant. Elles confirment aussi que ce sont des familles entières, voire des clans, qui font le voyage, vérifiant ainsi le Landnámabók. Le grand poète Egill Skalla Grímsson va s’en trouver rasséréné, lui qui était moqué pour sa chevelure noire et sa laideur.
Ce n’est, selon les auteurs de l’article, que depuis le 19ème siècle et le nationalisme romantique que les Vikings sont tous blonds et ont les yeux bleus. Ce qui explique que tel étudiant islandais en sciences politiques, très blond et devenu plus tard président de son pays, ait pu m’expliquer – il n’était pas le seul ! – voici plus d’un demi-siècle que ses concitoyens devaient leur robustesse physique et intellectuelle à leurs ancêtres aristocratiques scandinaves, sélectionnés par une traversée périlleuse et des conditions de vie difficiles.