2 avril… J’ai laissé passer un jour de crainte qu’une chronique reçue un 1er avril ne soit jamais lue ! Elle vous parle de l’Ukraine, évidemment, et des conséquences de cette guerre pour l’Islande, mais aussi du manque d’électricité et de main d’œuvre, de l’âge des faucons et de la taille des morues.
Le 5 mars Baldur Þórhallson, professeur de sciences politiques à l’Université d’Islande, jette un pavé dans la mare : « la présence d’une armée en Islande pourrait dissuader des ennemis de l’envahir ». Las, la mare tremble peu. Tout au plus relève-t-on que, selon un sondage Gallup du 14 mars, l’opposition à l’adhésion à l’OTAN passe de 13% (2001) à 9%, alors que les opinions favorables restent au même niveau de 75%.
C’est l’occasion de faire le point. Traditionnellement les Islandais se veulent un peuple pacifique. Mais ont-ils d’autres choix ?
Une des caractéristiques, extraordinaire, de la colonie créée à partir de 874, date officielle, est l’absence de pouvoir exécutif : ni roi, ni armée. Chaque colon défend son territoire avec l’aide éventuelle, grassement rémunérée, du goði auquel il a fait allégeance. Mais l’île est largement ouverte, d’autant plus difficile à défendre que très vite manque le bois nécessaire à la construction de bateaux. La soumission aux rois de Norvège puis de Danemark n’y change rien. L’île est régulièrement visitée par des bateaux venus y faire du commerce. L’abordent aussi des pêcheurs et chasseurs de baleine en manque de vivres, qui ne sont pas toujours accueillis de manière très amicale par des habitants eux-mêmes faméliques. La question de la défense de l’île est brutalement posée en 1627 lorsque quatre navires venus d’Afrique du Nord sèment la terreur en plusieurs lieux, notamment Vestmannaeyjar, dont ils capturent plus de 250 habitants pour en faire des esclaves et en tuent 30 à 40. Mais la question reste sans réponse. Celle-ci d’ailleurs dépend du roi, auquel les Islandais paient l’impôt. Mais on entend aussi, déjà, la fierté d’être un peuple pacifique vivant sur une île ouverte.
Cette fierté est évidemment mise à mal lorsque le 10 mai 1940, sans même avoir prévenu les autorités locales, 28000 Britanniques occupent l’île pour que les Allemands ne le fassent pas. Ils sont remplacés en juillet 1941 par deux fois plus d’Américains qui promettent de partir dès la fin des hostilités. Promesse qu’ils ont du mal à tenir, et qui conduira en 1949 à l’adhésion de l’Islande à l’OTAN malgré de violentes manifestations. L’armée américaine part puis revient sur la base de Keflavík, et elle la quittera en septembre 2006 par souci d’économie et en dépit d’un accord renouvelé peu auparavant par lequel un tel départ ne pouvait avoir lieu que si les deux parties y consentaient.
Violents, les Islandais le deviennent entre 1952 et 1975 lorsqu’il s’agit, non de défendre, mais d’étendre leurs zones de pêches jusqu’à 200 milles marins. Ils font alors preuve d’un art consommé de la bataille navale, au point que la Royal Navy doit abandonner la partie estimant que la défense de quelques chalutiers écossais lui est trop coûteuse.
Þórdís Kolbrún et Mariusz Błaszczak, ministre polonais de la Défense
Aujourd’hui l’adhésion à l’OTAN se manifeste par le stationnement à Keflavík, à tour de rôle, de quelques avions envoyés par des pays de l’Alliance ; et bien évidemment la participation de Þórdís Kolbrún Reykfjörð Gylfadóttir, tout à la fois ministre des Affaires Étrangères et de la Défense, à toutes les réunions de l’Alliance, ainsi qu’à celles du Conseil Nordique.
Partis de manière très cavalière en 2006, les Américains semblent aujourd’hui regretter leur décision. Il s’agissait alors de prendre acte du fait qu’à l’ère des armes modernes une tête de pont au milieu de l’Atlantique ne leur était plus nécessaire. Depuis lors l’océan Arctique est devenu objet de convoitises tant pour ses ressources que comme lieu de passage.
Mais l’agressivité des Russes justifierait elle leur retour en force ? C’est ce que semble souhaiter Baldur, pour qui quelques régiments, non seulement à Keflavík, mais aussi en certains lieux jugés stratégiques de l’île, pourraient avoir un effet dissuasif.
L’idée est balayée d’un revers de main par Albert Jónsson, ancien ambassadeur aux États-Unis et spécialiste des questions de défense. Si dans l’hypothèse d’une 3ème guerre mondiale les Russes voulaient détruire la base de Keflavík, ils enverraient plus volontiers un missile balistique qu’un sous-marin. À quoi servirait une poignée de soldats ?
Donc on ne change rien. Tel est le discours du gouvernement, approuvé, comme le montre le sondage cité plus haut, par les îliens.
Curieusement, selon ce même sondage, c’est l’opinion à l’égard d’une éventuelle adhésion à l’UE qui évolue le plus : de 59% en 2010, le nombre de personnes hostiles à cette adhésion tombe à 33%, alors que 47% lui sont favorables contre 26% en 2010. Cette fois, Bjarni Benediktsson, président du parti de l’Indépendance et ministre des Finances, sort de son silence pour s’agacer : est-ce vraiment le moment de ressortir cette question alors que tout va si bien ?
Comme chaque année, j’espère pour vous que ma chronique de février sera plus courte. De plus j’y ai mis beaucoup de tableaux, mais rien n’y fait !
Ceux qui auront néanmoins le courage d’aller jusqu’au bout apprendront que toutes les restrictions « covid » ont été levées malgré un nombre record d’infections ; et ceux qui iront plus loin encore verront à quoi la plupart des habitants de l’île ont passé leur temps pendant ces 28 jours, et comprendront pourquoi ma rubrique « la vie continue » est si brève !
Je lis récemment une enquête du journal Le Monde daté du 22 janvier sur le renouveau de la social-démocratie dans les pays scandinaves. Pays scandinaves ? L’Islande n’a pas à y être ! Oui mais dans un encart « les pays nordiques sous pavillon rose » les auteurs citent aussi la Finlande, et joignent la Norvège aux pays de l’UE (sic). Où Le Monde célèbrerait le fait que quatre pays nordico-scandinaves ont un premier ministre social-démocrate, dont trois femmes !
Premiers Ministres selon l’aiguille d’une montre : Jonas Gahr Store (Norvège), Mette Frederiksen (Danemark), Magdalena Andersson (Suède), Sanna Marin (Finlande)
C’est le moment de renouveler la question : pourquoi la social-démocratie n’a-t-elle jamais été dominante en Islande ?
Il y a aujourd’hui une « Alliance Social Démocrate » (Samfylkingin), dans l’opposition avec 6 députés dans l’Alþingi élu le 25 septembre 2021 ; et une représentation en dents de scie, 20 députés en 2009, 3 en 2016, 7 en 2017…
Cette alliance est issue d’une histoire tourmentée surtout marquée, pour ce qui concerne l’après-guerre, par le souci de proposer une alternative de gauche à la toute-puissance du parti de l’Indépendance souvent associé au parti du Progrès. Deux partis essaient d’occuper l’espace politique qui reste : le parti du Peuple (Alþýðuflokkur) et l’Alliance du Peuple (Alþýðubandalag). Le premier, né en 1916, et voulu comme équivalent des partis sociaux-démocrates nordiques, reste autour de 10 à 15% jusqu’à sa disparition en 1998. Quant à l’Alliance du Peuple, fondée en 1956, elle regroupe des dissidents du parti du Peuple, le parti Socialiste (communiste), et des dirigeants du puissant syndicalisme salarié fédéré dans la confédération ASÍ. Son audience est en moyenne comparable à celle du parti du Peuple. Les deux organisations vont se regrouper en 1998 et s’associer d’autres mouvements tels le parti des Femmes pour donner naissance à l’Alliance Social-démocrate, que trois députés vont immédiatement quitter pour créer la Gauche Verte. Ce qui les distingue alors est surtout l’adhésion à l’UE, voulue par l’Alliance Social-démocrate mais rejetée par la Gauche Verte. Pourtant ils parviennent à surmonter leurs divergences pour être ensemble au pouvoir de 2009 à 2013. Mais leurs relations sont tumultueuses, et c’est bien ce tumulte qui explique la déconsidération dans laquelle ils sont tombés malgré une sortie de crise remarquable.
Logi
Qu’est-ce qui les distingue aujourd’hui, alors que l’un dirige le gouvernement avec Katrín Jakobsdóttir, et l’autre, dirigé par Logi Einarsson, est dans l’opposition ? L’adhésion à l’UE ? Oui, officiellement, mais qui en parle encore ? L’écologie ? Celle-ci est officiellement portée par la Gauche Verte, mais cette dernière est visiblement bridée par le parti de l’Indépendance, dans le nouveau gouvernement plus encore que dans l’ancien, alors que tous les autres partis s’en sont emparés. De plus ces deux partis ont été clairement défaits lors des dernières élections législatives : l’Alliance de 7 à 6 députés et la Gauche Verte de 11 à 8, soit aujourd’hui un total de 14 députés sur 63.
Alors l’Islande serait-elle une exception parmi les pays nordiques ?
La doctrine social-démocrate nordique est gardée par une organisation appelée SAMAK, qui rassemble les partis socio-démocrates de ces pays et les confédérations syndicales qui leur sont proches, soit pour l’Islande l’Alliance Social-démocrate et l’ASÍ. En voici les « Trois Piliers» (voir ici). On notera que les marchés y restent présents, comme outils de régulation et non de pilotage.
Le renouveau évoqué dans Le Monde tient au choix de mettre clairement ces trois piliers au service des « classes laborieuses » (« plus de solutions collectives et moins d’expériences de marché » selon Magdalena Andersson – Suède), en rupture avec le virage voulu en fin de siècle dernier par Tony Blair et alors suivi par les pays Nordiques.
A ces trois piliers il convient d’ajouter évidemment l’écologie, mais aussi le choix récent d’être restrictifs sur l’immigration, et même vraiment très-très restrictifs pour ce qui concerne le Danemark, au point de vouloir externaliser l’asile : « une société avec un état-providence universel n’est pas compatible avec une politique migratoire ouverte » (Mette Frederiksen – Danemark). Ses trois collègues sont moins brutaux, mais avec des taux d’immigration variant de 15 à 20%, ils sont sensibles au fait que celle-ci inquiète, car concurrence, les classes laborieuses plus que les classes bourgeoises. Mais ils savent aussi qu’il faut la conjuguer avec une natalité déclinante, d’où la nécessité d’une intégration de qualité. Car l’état-providence universel ne résistera pas plus au vieillissement de la population qu’au « grand remplacement » que Mette Frederiksen semble craindre.
Et l’Islande ? A lire leurs déclarations, aucun des huit partis aujourd’hui présents à l’Alþingi ne contesterait les «Trois Piliers », même le parti de l’Indépendance de Bjarni Benediktsson. Les différences doivent être cherchées ailleurs :
le parti de l’Indépendance peut d’autant plus aisément faire siens les Trois Piliers que, au pouvoir depuis un siècle pratiquement sans discontinuer, et par ses réseaux dans la société civile, il a su monopoliser la « gouvernance » et casser toute structure qui lui ferait de l’ombre, notamment le mouvement coopératif,
le libéralisme qu’il porte, et auquel il a su associer des alliés, jusqu’à la Gauche Verte, a permis de conjuguer un bon niveau de prospérité et ce goût d’entreprendre auquel les Islandais sont viscéralement attachés, car il fonde une communauté à laquelle chacun doit être utile,
il n’empêche que, malgré les efforts et l’habileté de Bjarni et son équipe proche, l’audience de ce parti ne cesse de s’éroder sous l’effet d’exigences bien résumées par les Trois Piliers,
mais pour ce qui concerne ceux-ci, l’Alliance Social-démocrate est clairement concurrencée par d’autres partis, tels les Pirates… et aussi le plus que centenaire parti du Progrès, auquel Sigurður Ingi Jóhannsson a fait faire un virage porteur de remarquables résultats électoraux, au point qu‘il est en voie de concurrencer son vieux compagnon de route.
Et l’immigration ? Ce n’est pas pour l’heure un sujet national apparent ; l’emploi ne manque pas, et il y a de réels efforts d’intégration. Mais au détour de telle ou telle décision plus bureaucratique qu’humaine on comprend que le Bureau de l’Immigration veille discrètement et que chacun s’en satisfait…
Pour cette première chronique de l’année, très peu de politique, moins encore d’économique, réservé pour février, mais du social/sociétal de toute sorte… Et pour l’ouvrir, du sport !!!
Je vous en souhaite bonne lecture, et de nouveau, une très bonne année 2022.