L’Islande et l’ « habitabilité »

Dans cette campagne électorale française où l’on ne peut saisir une bribe de programme, généralement insipide, qu’entre une multitude d’invectives, voici que me parvient un petit livre rafraichissant, « Memo sur la nouvelle classe écologique » des philosophes Bruno Latour et Nikolaj Schultz. Ses auteurs y reprennent des idées déjà exprimées par Bruno Latour et d’autres, et que ce dernier résume ainsi : « extraire le monde où l’on vit du monde dont on vit » et cesser de reconnaître la production comme l’unique critère du progrès. L’idée n’est pas nouvelle ; elle est apparue officiellement dès 1987 sous le nom de « Sustainable Development » – improprement traduit par Développement Durable -dans un rapport onusien rédigé sous la responsabilité de la Norvégienne Gro Harlem Brundtland. Rappelons sa définition :« le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ».

Bruno Latour

Et Bruno Latour de s’interroger : pourquoi une idée aussi ancienne, largement reconnue comme fondamentale pour l’avenir de notre monde, ne parvient à rien d’autre, en France en tout cas, que « réussir l’exploit de paniquer les esprits et de faire bailler d’ennui ». Il manquerait selon lui une expression politique entrainante. Et il propose de rassembler l’ensemble écologique dans le concept d’ « habitabilité » de notre planète pour tous les vivants, où toute décision devrait être prise à l’aune de cette habitabilité, et non, comme aujourd’hui, selon son effet immédiat sur le PIB.

Alors dans ce blog, la question vient immédiatement : l’Islande est-elle « habitable » ?  Selon la météo de ce 20 janvier, la réponse est non : neige, vent soufflant à 70km/h, et température autour de 0° !  Pourtant 370000 personnes y vivent, dans une relative prospérité. Et ils se sont forgés une image de sensibilité à l’écologie grâce notamment à la disponibilité d’une énergie largement renouvelable et une inlassable promotion de la Première Ministre Katrín.

Bruno Latour ne dit rien des critères de l’habitabilité, s’en remettant semble-t-il à l’appréciation des êtres concernés. Mais il en est un qui est évident en Islande : le sentiment de copropriété de leur île par ses habitants et donc de co-responsabilité dans sa préservation.

Je l’ai écrit à plusieurs reprises : depuis la colonisation, les Islandais forment une communauté, soit un groupe de personnes conscientes que le partage des ressources est indispensable à leur survie. Mais ils se sentent aussi très vulnérables, et cette vulnérabilité les renvoie sans arrêt à la préservation de leur île dont ils admirent à la fois la beauté et la puissance, bien qu’il lui arrive d’être menaçante, voire dangereuse. Donc cette « superposition entre un monde dont on vit et un monde où l’on vit » que souhaitent nos philosophes paraît exister en Islande. Il est aisé de comprendre qu’elle vient d’un passé où les siècles de misère ont été nombreux, pendant lesquels les Islandais n’ont pu survivre qu’en associant solidarité et ingéniosité, et dans le respect d’un pacte social fort.

Mais l’habitabilité résistera-t-elle à la prospérité d’aujourd’hui ?  Les maisons sont chauffées à 25° et refroidies en ouvrant les fenêtres, les transports publics, locaux ou grandes lignes, ne sont utilisés que par les touristes étrangers, les moteurs de gros 4×4 tournent devant les magasins pendant que leurs propriétaires font leurs achats… Les exemples pullulent de gaspillages par négligence. Certes la mode est aux Teslas, mais s’agit-il de préserver le monde où l’on vit ou de s’y montrer ?  En tout état de cause il faudra construire de nouveaux barrages pour en assurer la circulation !

Et l’expression politique ?  La Gauche Verte de la Première Ministre a subi le 25 septembre une lourde défaite et cette dernière n’a pu garder sa place qu’en acceptant de nouveaux compromis, notamment abandonner l’environnement à un ministre du Parti de l’Indépendance qui l’a perçu comme une dégradation.

Par contre Sigurður Ingi Jóhannsson, Président du Parti du Progrès, et incontestable vainqueur du scrutin, a créé pour lui le titre de « Innviðaráðherra » dont la traduction pourrait s’approcher de ministre de l’Habitabilité, supervisant les communications, les transports et les grandes infrastructures, ainsi que les relations avec les collectivités territoriales, en Islande très puissantes et autonomes. Soit tous les leviers nécessaires pour promouvoir une écologie de terrain. Une nouvelle mue pour le plus ancien parti d’Islande, longtemps qualifié de parti agrarien ?

Chronique islandaise – décembre 2021

Bonjour,

Voici donc ma dernière chronique de 2021, avec malheureusement Covid, plus que jamais vigoureux, en Islande comme ailleurs… Mais il y aussi Dóra et ses 109.5 ans, Birkir qui a répété 14 fois la  même chanson pour devenir l’ « Idol » suédois, ainsi que le budget et les interventions de la Banque Centrale pour maîtriser la couronne…

Et tous mes vœux pour 2022,

Michel

Chronique islandaise – novembre 2021

Bonjour,

11 semaines après les élections voici enfin ce gouvernement tant attendu, soit 12 ministres : 10 des 11 ministres de l’ancien gouvernement et deux entrants, mais une complète réaffectation des portefeuilles, hormis ceux des trois présidents de parti. Peut-être parce qu’ils se connaissent trop bien, les troi(e)s ont construit pour eux mêmes et leurs ministres respectifs un projet dont toute source potentielle de désaccord a été gommée, et dans lequel on se satisfait de corriger à la marge les difficultés rencontrées précédemment. Ou les évacuer…  Dommage !

Je souhaite à tous, après une bonne lecture de ces lignes, de joyeuses fêtes de Noël,

Cordialement,

Michel

Le gouvernement islandais et sa constitution

Nous sommes le 21 novembre, soit près de 2 mois après les élections législatives, et toujours pas de programme gouvernemental ni de gouvernement pour l’appliquer. Cela, pourtant, semblait simple : la majorité au pouvoir avait progressé d’une majorité étriquée de 35 députés sur 63, ensuite réduite à 33 après la dissidence de deux députés de la Gauche Verte, à 37 puis 38 élus par l’apport au Parti de l’Indépendance d’un député soucieux de régler ses comptes avec le Parti du Centre. Et il n’y avait pas de majorité alternative !

Officiellement tout est prêt, ou presque. Manque seulement la confirmation officielle des résultats après l’erreur de comptage rocambolesque ayant conduit au remplacement de 5 député(e)s, dont trois femmes, par 5 autres tous mâles.

Mais est-ce si simple ?  Car la victoire de la majorité mérite une précision : il n’y a eu qu’un vainqueur, le parti du Progrès, qui progresse de 8 à 13 sièges. A l’inverse, la Gauche Verte, que préside la Première Ministre, tombe de 11 à 8 sièges. Pour sa part, le parti de l’Indépendance doit se satisfaire d’avoir préservé sa place de premier parti de l’île après des années d’érosion.

Ce que l’on entend : Katrín Jakobsdóttir, toujours très populaire, resterait Première Ministre. La victoire du parti du Progrès serait « récompensée » par la création d’un ministère supplémentaire et des transferts de compétences. Pour ce qui concerne le programme, seraient repris des projets abandonnés lors de la précédente législature, tel le Parc National des Hautes Terres, et abordée au fond la politique de santé dont les insuffisances ont été crûment exposées par la grâce de Covid.

Par contre on n’entend rien à propos de la réforme constitutionnelle !  Pourtant les marchandages en cours montrent combien elle devient nécessaire !  Le système islandais est un système parlementaire classique dans lequel un gouvernement constitué d’une alliance de partis met en œuvre un programme négocié en début de législature pour la durée de celle-ci. Ce système a pu fonctionner lorsqu’il n’y avait que quatre partis présents au parlement. Avec huit partis, la composition d’une majorité est beaucoup plus difficile, et donc la négociation du contrat de gouvernement, avec trop souvent l’évacuation des sujets les plus clivants. De plus, en Islande, les partis au pouvoir se comportent comme les propriétaires exclusifs des ministères dont ils ont pu s’emparer. Le ou la Premier(e) Ministre(e) n’a donc aucune autorité sur les ministères non détenus par son parti. Tout au plus peut-elle(il) proposer des compromis en cas de conflit. La position devait être particulièrement malaisée pour Katrín Jakobsdóttir qui préside un parti à l’aile gauche du gouvernement, face à deux partis réputés conservateurs. Elle a été aidée par son autorité personnelle et par la place qu’elle a su prendre, femme et verte, pour promouvoir la notoriété de son île, au risque de faire de l’ombre au Ministre des Affaires Étrangères. De plus ses deux « alliés » voulaient eux aussi le succès du gouvernement. Mais les nombreux compromis qu’elle a dû accepter expliquent largement la déconfiture de son parti.

Il n’empêche qu’une majorité ainsi construite ne peut proposer au citoyen islandais cette vision à long terme qu’il réclame, et sur laquelle il aimerait pouvoir se prononcer, notamment pour ce qui concerne la place de son île dans le monde.

Des solutions ?  Elles ne peuvent venir que d’une réflexion d’ensemble, celle qu’avait entamée la Commission Constitutionnelle créée en 2010 et qu’il faudrait approfondir plus encore. Pêle-mêle et sans exhaustivité, pour ce qui concerne les institutions :

  • à quoi sert ce président élu au suffrage universel, sans pouvoir autre que celui de s’opposer aux lois qui lui déplaisent, à l’instar des rois danois ? S’il doit représenter son pays à l’étranger, ne peut-il pas aussi avoir un pouvoir de négociation dûment encadré ?
  • comment faire pour la(le) Première(er) Ministre(e) soit un(e) véritable « chef(fe) de gouvernement » ?
  • il est évidemment souhaitable que l’Alþingi reflète le mieux possible la composition et les opinions des électeurs islandais, mais la concentration autour de la capitale ne risque-t-elle pas d’entraîner l’oubli du reste de l’île ?
  • pourquoi les ministres restent ils députés ? Par souci d’économies ?
  • est-il sain que le même ministre coiffe à la fois la justice et la police ?
  • et bien sûr apporter une réponse sérieuse à cette demande maintes fois entendues de « démocratie directe », qui est en fait l’organisation de consultations dès que des pétitions réunissent un nombre suffisant de signatures !

Voyons ce que nous proposera le gouvernement à venir… S’il le fait !

Chronique islandaise – octobre 2021

Bonjour,

J’espérais emplir ces pages du nouveau gouvernement…  Las, sa gestation semble difficile. Il est vrai que le résultat des élections n’est toujours pas officiel, que l’actuel gouvernement est composé des mêmes partis que le futur…  On n’est pourtant pas à l’abri d’une surprise !  Faute de politique cette chronique aborde le social, l’économique, l’international… et le premier geste de Guðmundur Felix, l’homme aux bras greffés !

Je vous en souhaite bonne lecture,

Michel