Le 29 août les électeurs islandais devront dire s’ils acceptent ou non que leur gouvernement « poursuive les négociations d’adhésion à l’UE ». « Poursuive » plutôt que « reprenne » ? Le mot est contesté puisque la négociation avait été abandonnée par une lettre adressée à l’UE le 12 mars 2015, cavalière il est vrai mais réelle et confirmant un arrêt déjà effectif en 2013.

Quoiqu’il en soit ce sera la première fois que les citoyens islandais seront consultés officiellement sur un sujet présent dans la vie politique depuis la signature du Traité de Rome. J’ai cité dans ma chronique de mars 2026 Bjarni Benediktsson, alors ministre des Affaires Étrangères[1], qui, dès 1961, s’inquiète « si l’on réfléchit uniquement à notre progrès économique et à l’amélioration de notre niveau de vie, il est vraisemblable que nous devons adhérer au Marché Commun dès que possible ! ».
Mais ni Bjarni ni ses successeurs n’oseront se confronter à un serpent de mer qui à peine effleuré provoque d’énormes vagues dans la vie politique de l’île. Il est vrai que les deux partis qui dominent celle-ci jusqu’au début de ce siècle sont divisés sur le sujet, au point que les pro-UE du parti de l’Indépendance vont créer leur propre mouvement en 2016 : «Viðreisn » (que je traduis habituellement par « Redressement »), et dont la présidente, Þorgerður Katrín Gunnarsdóttir est aujourd’hui ministre des Affaires Étrangères. Le parti du Progrès n’est pas plus clair : son président de 1994 à 2005, Halldór Ásgrímsson, ministre des Affaires Étrangères en 2003 lorsque l’Union Européenne tend la main aux anciens pays de l’AELE, fait tout ce qu’il peut en faveur d’une réponse positive mais doit céder devant l’hostilité de Davíð Oddson, Premier Ministre (parti de l‘Indépendance). Il est vrai que l’adhésion à l’EEE, signée en 1992, a elle-même provoqué de violentes manifestations. Aujourd’hui ces deux partis sont clairement hostiles à tout pas vers l’UE. C’est aussi le cas du Parti du Centre, qui a le vent en poupe (20% des intentions de vote) bien que son président, Sigmundur Davið Gunnlaugsson, ait été exclu du parti du Progrès pour cause de Panama Papers.
Ce référendum est inscrit dans l’accord de gouvernement pour 2027. Un autre le suivra à l’issue des négociations. Et à plusieurs reprises Kristrún Frostadóttir, Première ministre, a affirmé que les Islandais n’iront dans l’UE que « debout », prêts à affirmer leur identité et leurs apports possibles à une union mille fois plus nombreuse qu’elle. Manifestement les visées de D. Trump sur le Groenland, ses fâcheux lapsus quand il confond les deux îles, semblent avoir incité le gouvernement à saisir l’opportunité de précipiter le mouvement.
Mais depuis cette annonce, les sondages montrent une diminution des « oui », encore majoritaires mais de peu. Allons nous assister à ce qui s’est passé en 2009-2013 ? Dans les jours et semaines qui ont suivi la crise financière de 2008, une grande majorité d’Islandais se prononce en faveur de l’entrée dans l’UE, et très vite ! Lorsqu’elle forme son gouvernement Jóhanna Sigurðardóttir (Alliance Social-démocrate) impose à son allié Gauche Verte, très anti-UE, d’accepter l’engagement de négociations. Un référendum aura lieu à l’issue des négociations ! Mais ce gouvernement post-crise doit imposer des solutions douloureuses à des problèmes dont certains sont perçus comme venant de l’UE, et les deux partis au pouvoir voient fondre leur notoriété dans l’opinion. De fait, leur décision (2013) de suspendre les négociations alors que l’on va aborder les deux sujets les plus critiques, agriculture et pêche, n’empêche pas une déroute électorale au profit des partis anti-UE. L’Alliance Social démocrate perd 11 de ses 20 sièges et la Gauche Verte 7 de 14. Le nouveau gouvernement parti du Progrès / parti de l’Indépendance a inscrit à son programme d’organiser un référendum sur la reprise des négociations. Las ! Les sondages montrent que le résultat ne sera peut-être pas celui attendu. Gunnar Bragi Sveinsson, ministre des Affaires Étrangères (parti du Progrès) décide donc de passer outre par l’envoi d’une simple lettre à la Commission européenne.
On assiste cette fois à un mouvement inverse : les sondages actuels montrent que le « oui » diminue. Que se passe-t-il ? Ce serpent de mer qui se réveille brutalement au moindre contact est objet d’attractions et de répulsions aussi fortes l’une que l’autre.
Attraction :
- la présence dans les instances dirigeantes de l‘UE et la participation aux décisions,
- un libre échange total sur un marché important pour les produits islandais,
- l’appartenance à une communauté en développement,
- dans laquelle les Islandais peuvent étudier, vivre et circuler comme ils l’entendent.
Répulsion :
- s’enfermer dans cette communauté qui ne progresse que de crises en crises inquiète une nation née officiellement en 1944 et encore farouchement indépendante,
- et cette communauté semble n’avoir aucune considération pour l’Islande si elle ne l’ignore pas totalement.
D‘où une sensibilité exacerbée à certains événements précis, quand, à partir d’informations souvent erronées, peuvent se déchainer de véritables hystéries collectives. Ainsi de l’opposition au 3ème Paquet de l’Énergie (voir ici) : « l’UE va piller les ressources énergétiques de l’Islande !!! » entend on, alors que celle-ci n’est pas raccordée au réseau électrique européen. Ou encore le remboursement des clients de l’agence bancaire Icesave, l’adhésion à l’Espace Économique Européen, tous sujets qui aujourd’hui ne font plus polémique.
Et on a été proche d’une nouvelle crise lorsque l’UE a annoncé son intention de taxer les diatomées venues d’Islande et de Norvège (voir chronique de juillet/août 2025).

de g. à d. Guðrún (parti de l’Indépendance), Sigmundur Davíð (parti du Centre), Lilja (parti du Progrès)
Autre information intéressante : un récent sondage montre que le soutien à l’Ukraine s’est réduit de 82% en 2023 à 65% en 2025. Et la tendance est la même pour ce qui concerne la Palestine (de 73% en 2024 à 58% un an plus tard. Comme si, face à un monde menaçant, les Islandais avaient décidé de se refermer sur eux-mêmes (voir à ce propos cet article de mon blog) !
Á l’Alþingi les débats sont rudes, où les dirigeants d’une opposition toujours plus à droite font croire que le référendum porte sur l’adhésion elle-même et non sur la négociation.
Ce n’est donc pas gagné pour le gouvernement ! Mais s’il gagne espérons qu’il saura utiliser les diverses étapes de la négociation, estimée entre 18 et 24 mois, pour faire de la pédagogie à propos de l’UE et lever des peurs qui n’ont aucune raison d’être !
[1] Ne pas confondre avec son petit neveu Bjarni Benediktsson « yngri » Premier Ministre en 2017 et 2024
