Une seule personne a été testée positive au covid 19 en Islande ce week-end : un enfant, scolarisé puisque les écoles maternelles et élémentaires n’ont pas été fermées. Compte tenu des débats en cours en France sur la réouverture des écoles, j’ai cru intéressant de traduire ( ?) un article de RÚV à ce propos :
Un élève de Heiðarskóli, école maternelle et élémentaire des environs du Hvalfjörður, est infecté. On s’en est aperçu dimanche. Il n’avait aucun symptôme mais a été testé par DeCODE à Akranes. 28 personnes ont été mises en quarantaine après cette infection, faisant passer le nombre de personnes en quarantaine à Akranes et ses environs de 3 à 31 hier.
Sigríður Lára Guðmundsdóttir, directrice de l’école, dit que 19 élèves et 4 adultes de l’école sont en quarantaine. Lors de la mise en œuvre du « samkomubann » (limitation des rencontres imposée à partir du 13 mars – voir ma chronique du 19 mars –) les élèves avaient été divisés en quatre groupes avec un travail scolaire adapté. Sigríður croit que cette décision a été positive puisque la quarantaine ne s’est appliquée qu’à un seul groupe, alors qu’autrement on ne saurait dire combien de personnes auraient été mises en quarantaine. L’école a 70 élèves.
Elle a repris son activité dès lundi. Pour Sigríður « nous croyions que nous serions tous concernés, alors que finalement ça n’a été qu’un petit événement, auquel je crois que nous avons su faire face ». Les élèves en quarantaine étudient par ordinateur.
Voici le point de Covid au 07 mai
Parmi les 1801 personnes infectées, on compte 87 enfants de 0 à 12 ans, soit 4.8%, ou encore 0.15% de leur classe d’âge et 0.024% de toute la population de l’île.
progression du chômage vert : total – noir : partiel
Comme on pouvait le craindre, Covid, en quittant l’Islande (peut-être ![1]) y laisse un chômage qui ne cesse de croître, et ne se résorbera, très progressivement, qu’avec le retour des touristes… Les mauvaises nouvelles tombent presque ensemble : Icelandair – 2000 de ses 3400 salariés -, Blue Lagoon, Isavia, toutes entreprises actives dans le sud-ouest de l’île, une fois de plus sinistré. Et d’autres, plus petites mais bien connues des touristes, tels les cinq magasins de Rammagerðin (artisanat, souvenirs) qui doivent fermer et licencier leurs 39 salariés ! De 5% en février, le chômage saute à 9.2% en mars (taux jamais atteint depuis la crise de 2008), puis en avril à 16.9% de la population employable (240000 personnes). Ce dernier saut est largement dû à l’introduction du chômage partiel, inexistant auparavant : seront indemnisés à hauteur de 75% les salariés des entreprises dont l‘activité tombe en dessous de 25% de leur niveau habituel. Des indemnisations comparables sont prévues pour les artisans et artistes, et les professions libérales.
Selon les règles actuelles, qui vont certainement évoluer, l’indemnisation du chômage total est de 70% du salaire brut avec un plafond mensuel à 456404 Ikr (2800 €), mais ne dure que trois mois. Passé ce délai l’indemnité est un forfait de 289510 Ikr (1800 €) à taux plein, ce qui est très peu compte tenu du coût de la vie. A noter que le système fiscal islandais rend incertaines les comparaisons avec les taux français.
…sur un marché du travail très fluide…
Mais dans la plupart des cas ce n’est qu’un « au revoir », car la rupture du contrat peut être brève. Licencier du jour au lendemain pour des raisons conjoncturelles est très facile pour un employeur et peu coûteux, comme il est courant pour un salarié de quitter un emploi pour un autre, ou de le compléter par du travail à temps partiel parfois non déclaré.
La clé de compréhension est chez les Vikings. Qu’est ce pour eux qu’un héros ? C’est celui (celle) qui, face à un destin dont il (elle) n’a pas la maîtrise car décidé par les Dieux, l’assumera avec courage sans vaines plaintes, jugées déplacées. A quoi sert-il de dire « ce n’est pas ma faute ! » ? Seul importe dans l’immédiat de faire face et rechercher une solution.
Cette volonté orgueilleuse d’assumer sa situation personnelle en comptant d’abord sur soi et ses proches si nécessaire a traversé les siècles et se reflète dans le droit social, où en cas de besoin la protection n’est pas attendue de l’État mais du groupe professionnel auquel on a choisi d’appartenir. Soit un « code du travail » squelettique, mais des accords collectifs âprement négociés par des organisations très puissantes, le plus souvent tous les trois ans, et qui régissent l’essentiel des relations avec l’employeur. Dans un pays qui a connu un plein emploi presque constant, et quelques trous d’air comme la crise de 2008, la négociation porte évidemment sur les salaires, et depuis peu, sur les conditions de travail. La sécurité de l’emploi y est peu abordée, même dans la fonction publique. En Islande, l’employabilité est de la responsabilité personnelle.
Il est vraisemblable que la profondeur de la crise à venir va contraindre l’État à aller au delà de l’indemnisation décrite plus haut, en montant et en durée, à la fois pour des raisons sociales et pour maintenir la consommation à un bon niveau. Mais on voit bien déjà vers où s’oriente l’action gouvernementale : reprise de grands travaux d’infrastructures, relance du tourisme dès que possible, développement de la formation, création d’emplois publiques temporaires, par exemple pour les étudiants, qui de tous temps ont eux mêmes financé leur études ; et, pour favoriser l’exportation et le tourisme, dévaluation progressive de la monnaie, ce 7 mai à 6.27 € pour 1000 Ikr.
Solennelle…
La veille du 4 mai, jour choisi pour entamer le retour à la normale, Katrín Jakobsdóttir, Premier Ministre (Gauche Verte), prononce sur RÚV un discours inhabituellement solennel et conclut : « l’Islande va continuer à être le pays des possibles, aux ressources considérables : une nature exceptionnelle, une culture très riche, et par dessus tout un peuple entreprenant qui peut tout ce qu’il veut. Cet hiver horrible est derrière nous, l’été nous salue, le pluvier est arrivé, et il a fait doux cette semaine. Nous sommes ici ensemble sur notre île, et sentons comme la vie nous est chère, comme il est important de former une communauté dynamique, libre et ouverte. Ce n’est pas évident, mais cette communauté vaut la peine de se battre pour elle. Nous avons déjà fait nos preuves et savons que nous y parviendrons tous ensemble ».
Là est l’essentiel en Islande : associer l’engagement individuel à un pacte social fort.
[1] seulement deux nouveaux cas depuis le 31 mars. Geste symbolique : les piscines rouvriront le 11 mai
A la suite de ma chronique de mars, Hanna Steinunn
Þorleifsdóttir, Maître de conférences en Langue, Littérature et Civilisation
islandaises à l’Université de Caen Normandie, m’écrit ce qui suit, où elle
résume parfaitement bien la réponse islandaise à l’invasion de Covid. Elle m’autorise
à la citer :
la « triade »
en Islande, l’accent est mis sur le dépistage de ceux qui montrent des signes de la maladie ou tout simplement de ceux qui le souhaitent (au 30 mars : 17.904) et de tracer qui les contaminés ont côtoyés avant d’être mis en quarantaine ou en confinement. Et il est décidé dès le début de protéger les vieux et autres groupes fragiles,
les crèches et les écoles primaires ne sont pas fermées. Par contre, les lycées et les universités le sont,
c‘est la triade, le responsable de la protection civile, le médecin chef spécialiste des épidémies et le médécin-chef national qui s’occupe de la direction des mesures nationales et de la communication (avec un 4e/5e invité) par conférence de presse quotidienne en direct à la télévision et la radio nationale à propos des opérations nécessaires pour ralentir autant que possible la propagation du virus. Ces rendez-vous quotidiens ont lieu tous les jours depuis un mois. Il est rassurant d’avoir toutes les informations de première main tous les jours à 16h (14h en Islande) sur ruv.is ; le dialogue avec les journalistes aide aussi,
les politiques ont décidé de se mettre en retrait pour se concentrer sur le côté légal et économique,
toutes les informations (en islandais, anglais et polonais) sont sur le site https://www.covid.is/data.
Donc, en confirmation de ce qui a déjà été relevé ici, un dépistage aussi systématique que possible (27467 tests au 5 avril soit près de 8% de la population), auquel la société DeCODE contribue largement, rassemblant ainsi de précieuses informations pour ses études ; les personnes infectées sont confinées, et toutes les personnes rencontrées auparavant mises en une quarantaine drastique, d’autant plus justifiée que 53% des personnes concernées seront ensuite diagnostiquées positives. Sont donc actuellement « mises à l’écart » environ 7000 personnes, ou 2% de la population.
Les 98% autres connaissent eux aussi des restrictions,
notamment l’interdiction de rencontres de plus de 20 personnes, qui entrainent
la fermeture de lieux publics (hôtels, restaurants, cafés, piscines…), l’annulation
de spectacles, une réorganisation des établissements scolaires, des précautions
dans les magasins… Mais ces restrictions
n’ont pas pour effet de casser la vie sociale. Et ceci est essentiel aux yeux
des Islandais.
Autre originalité : la séparation des rôles. La gestion de l’épidémie et une communication fiable sur son évolution sont de la responsabilité des médecins et fonctionnaires de police. Il revient aux politiques de faire ce pour quoi ils ont été élus : aider la population à faire face aux conséquences sociales et économiques du ralentissement de l’activité et préparer l’avenir[1]. Cette séparation a une conséquence positive : la confiance, tant à l’égard de la « triade » et de ceux qu’elle représente, qu’à celui du gouvernement, dont la côte bondit de 38.8 à 52.9% (sondage MMR) !
Je reviendrai dans un prochain article sur les conséquences
économiques de l’épidémie, soit une crise dont la profondeur dépendra beaucoup
de la saison touristique à venir, et notamment de la date de reprise du
transport aérien.
Pour ce qui concerne l’épidémie elle-même, voici les résultats du 5 avril, avec toujours les mêmes caractéristiques :
un nombre élevé de personnes infectées, à mettre en rapport avec le grand nombre de tests,
un faible nombre de décès à ce jour (6),
un faible nombre de personnes hospitalisées et en soins intensifs,
des mouvements importants d’entrées et surtout de sorties de quarantaine.
Reykjavík, le 5 avril 2020
Selon la triade, mais avec beaucoup de précautions, les résultats constatés semblent confirmer que le pic sera atteint en milieu de mois, pour redescendre quand ?
[1]
Voir les dispositions prises à ce jour dans ma
chronique de mars
Hier donc je citai, quelque peu choqué, un article de Morgunblaðið selon lequel un importateur de produits pharmaceutiques aurait reçu de ses fournisseurs européens une fin de non-recevoir pour des commandes de masques : réservés aux pays de l’UE ! Katrín a aussitôt téléphoné à Ursula pour lui rappeler l’attachement de l’Islande à l’UE, et Guðlaugur Þór est intervenu conjointement avec son homologue norvégien auprès de la Commission européenne : l’interdiction a été immédiatement levée pour les pays membres de l’Espace Économique Européen.
Il s’agissait certainement d’un malentendu explicable par la précipitation. Mais l’incident illustre une fois de plus l’ambiguïté de la position islandaise vis à vis de l’Union Européenne, dehors ou dedans selon ses besoins, avec le risque, un jour, de trouver porte close.
Hilma Hólmfríður
Et puisque j’ai pris la plume, permettez-moi de souhaiter en notre nom à tous « bon anniversaire ! » à Hildigunnur Hjálmarsdóttir de Reykjavík et Hilma Hólmfríður Sigurðardóttir de Húsavík, 100 ans ce 20 mars !
Tout visiteur de l’Islande s’étonnera du grand nombre d’églises, dont certaines sont manifestement de construction récente. La pratique religieuse, pourtant, ne semble pas tenir une grande place dans la vie locale. C’est que, paradoxalement, l’Église Nationale luthérienne, et plus encore peut-être ses pasteurs, y sont encore très présents. La nature de cette présence est aujourd’hui l’objet de débats très significatifs, mais ceux-ci ne peuvent être pleinement compris qu’avec un détour par l’histoire. Afin de ne pas épuiser la patience méritoire des lecteurs de ce blog, j’ai choisi de couper mon article en deux : l’histoire et la place de l’Église et des pasteurs dans cette première partie ; et, dans une seconde partie prévue plus tard, le contenu des débats en cours et quelques réflexions à leur propos.
La place de la religion, et plus encore du pasteur, est consubstantielle de l’histoire des Islandais depuis son début. En l’an 1000 (ou 999 ?), les colons islandais sont de plus en plus divisés sur la religion qu’ils doivent respecter. Au tranquille paganisme qui est le leur depuis leur arrivée sur l’île, un certain nombre d’entre eux, sous la pression du roi de Norvège, Olafur Tryggvason, souhaitent substituer le christianisme et menacent de créer un état séparé. Les goðar conviennent de s’en remettre au Lögsögumaður[1] Þorgeir Goði. Celui-ci, nous rapporte l’ « Islendingabók », reste couché dans sa tente un jour et une nuit sans manger ni parler, puis invite le peuple à se réunir au Lögberg et prononce ce qui est souvent considéré comme le discours fondateur de la communauté islandaise :
« Il me semble
que c’en est fini de nous si nous sommes divisés, si nous n’avons plus tous la
même loi ; car si la loi est déchirée, la paix est déchirée aussi, et c’en
est fait alors du pays. »
Guðbrandur
Puis il annonce sa décision : tous les Islandais qui n’ont pas reçu le baptême doivent le recevoir dès que possible. C’est son cas, et celui d’une majorité de goðar. Mieux : afin de garder leur pouvoir, un certain nombre eux se font ordonner prêtres chrétiens. Où l’on voit un choix qui n’a rien de spirituel, fait par un parlement qui lui-même s’en remet à un arbitre, avec comme souci essentiel la cohésion de la communauté. De fait, l’Église ne prend son essor qu’en 1082 lorsque Gissur Ísleifsson est nommé évêque. Bénéficiaire de la dîme, premier impôt perçu en Islande, l’Église devient vite très riche et a ainsi les moyens de devenir la source d’un rayonnement culturel qui dépasse vite les côtes de l’île. Même lorsque, au nom du protestantisme qu’il impose par la force, le roi du Danemark s’approprie une large part de leurs richesses, les deux épiscopats gardent un rôle important, avec quelques évêques exceptionnels, tel Guðbrandur Þorláksson, évêque de 1571 à 1627, qui, par le biais d’une Bible qu’il traduit et fait largement diffuser, est un acteur important de la préservation de la langue islandaise et du développement de la lecture.
Dans leur paroisse les pasteurs jouent eux aussi, et jusqu’à la fin du 19ème siècle, un rôle social essentiel auprès d’une population durement atteinte par des catastrophes naturelles et des épidémies génératrices de famines. Durant cette période il n’est pas un homme influent, politique et/ou poète, qui ne soit pasteur ou fils de pasteur. C’est le cas par exemple de Jón Sigurðsson, héros national, fils de pasteur, et qui travaillera comme secrétaire de l’évêque avant de s’installer à Copenhague.
Aujourd’hui encore, surtout dans les campagnes, le pasteur préside aux grands événements de la vie sociale, baptêmes, confirmations, mariages, enterrements, et fait souvent office d’assistante sociale. Mais il doit constater aussi que les églises sont de moins en moins pleines et les appels à ses services plus rares. Ainsi de 1998 à 2019, alors que la population de l’île a crû de plus de 30%, le nombre des inscrits[2] à l’Église a légèrement diminué, passant de 244893 à 232591. Celle qui en a le plus profité est l’Église Catholique, qui passe de 3214 inscrits (1.2%) à 13990 (4%), en conséquence de l’afflux d’immigrés polonais. Mais le phénomène le plus significatif est l’explosion du nombre de refus de choix, de 5591 (2%) en 1998 à 24864 (7%). Plus que d’un transfert, il s’agit donc d’une désaffection. Alors quelle évolution pour ce pilier de l’histoire de l’île ?
[1] le
« Lögsögumaður » est élu par ses pairs pour 3 ans, avec comme
responsabilité de dire chaque année, à la réunion de l’Alþingi depuis le
Lögberg, un tiers des lois en vigueur, pour éventuellement les modifier ou les
enrichir ; celles-ci ne seront écrites qu’à partir de 1117
[2]
Chaque contribuable imposé en Islande paie un
impôt destiné à financer l’église de son choix, ou aucune… auquel cas l’impôt
va à des actions caritatives