L’Islande prête à entrer dans l’Union Européenne ?

Le 29 août les électeurs islandais devront dire s’ils acceptent ou non que leur gouvernement « poursuive les négociations d’adhésion à l’UE ». « Poursuive » plutôt que « reprenne » ?  Le mot est contesté puisque la négociation avait été abandonnée par une lettre adressée à l’UE le 12 mars 2015, cavalière il est vrai mais réelle et confirmant un arrêt déjà effectif en 2013.

l’annonce !

Quoiqu’il en soit ce sera la première fois que les citoyens islandais seront consultés officiellement sur un sujet présent dans la vie politique depuis la signature du Traité de Rome. J’ai cité dans ma chronique de mars 2026 Bjarni Benediktsson, alors ministre des Affaires Étrangères[1], qui, dès 1961, s’inquiète « si l’on réfléchit uniquement à notre progrès économique et à l’amélioration de notre niveau de vie, il est vraisemblable que nous devons adhérer au Marché Commun dès que possible ! ».

Mais ni Bjarni ni ses successeurs n’oseront se confronter à un serpent de mer qui à peine effleuré provoque d’énormes vagues dans la vie politique de l’île. Il est vrai que les deux partis qui dominent celle-ci jusqu’au début de ce siècle sont divisés sur le sujet, au point que les pro-UE du parti de l’Indépendance vont créer leur propre mouvement en 2016 : «Viðreisn » (que je traduis habituellement par « Redressement »), et dont la présidente, Þorgerður Katrín Gunnarsdóttir est aujourd’hui ministre des Affaires Étrangères. Le parti du Progrès n’est pas plus clair : son président de 1994 à 2005, Halldór Ásgrímsson, ministre des Affaires Étrangères en 2003 lorsque l’Union Européenne tend la main aux anciens pays de l’AELE, fait tout ce qu’il peut en faveur d’une réponse positive mais doit céder devant l’hostilité de Davíð Oddson, Premier Ministre (parti de l‘Indépendance). Il est vrai que l’adhésion à l’EEE, signée en 1992, a elle-même provoqué de violentes manifestations. Aujourd’hui ces deux partis sont clairement hostiles à tout pas vers l’UE. C’est aussi le cas du Parti du Centre, qui a le vent en poupe (20% des intentions de vote) bien que son président, Sigmundur Davið Gunnlaugsson, ait été exclu du parti du Progrès pour cause de Panama Papers.

Ce référendum est inscrit dans l’accord de gouvernement pour 2027. Un autre le suivra à l’issue des négociations. Et à plusieurs reprises Kristrún Frostadóttir, Première ministre, a affirmé que les Islandais n’iront dans l’UE que « debout », prêts à affirmer leur identité et leurs apports possibles à une union mille fois plus nombreuse qu’elle. Manifestement les visées de D. Trump sur le Groenland, ses fâcheux lapsus quand il confond les deux îles, semblent avoir incité le gouvernement à saisir l’opportunité de précipiter le mouvement.

Mais depuis cette annonce, les sondages montrent une diminution des « oui », encore majoritaires mais de peu. Allons nous assister à ce qui s’est passé en 2009-2013 ?  Dans les jours et semaines qui ont suivi la crise financière de 2008, une grande majorité d’Islandais se prononce en faveur de l’entrée dans l’UE, et très vite !  Lorsqu’elle forme son gouvernement Jóhanna Sigurðardóttir (Alliance Social-démocrate) impose à son allié Gauche Verte, très anti-UE, d’accepter l’engagement de négociations. Un référendum aura lieu à l’issue des négociations !  Mais ce gouvernement post-crise doit imposer des solutions douloureuses à des problèmes dont certains sont perçus comme venant de l’UE, et les deux partis au pouvoir voient fondre leur notoriété dans l’opinion. De fait, leur décision (2013) de suspendre les négociations alors que l’on va aborder les deux sujets les plus critiques, agriculture et pêche, n’empêche pas une déroute électorale au profit des partis anti-UE. L’Alliance Social démocrate perd 11 de ses 20 sièges et la Gauche Verte 7 de 14. Le nouveau gouvernement parti du Progrès / parti de l’Indépendance a inscrit à son programme d’organiser un référendum sur la reprise des négociations. Las !  Les sondages montrent que le résultat ne sera peut-être pas celui attendu. Gunnar Bragi Sveinsson, ministre des Affaires Étrangères (parti du Progrès) décide donc de passer outre par l’envoi d’une simple lettre à la Commission européenne.

On assiste cette fois à un mouvement inverse : les sondages actuels montrent que le « oui » diminue. Que se passe-t-il ?  Ce serpent de mer qui se réveille brutalement au moindre contact est objet d’attractions et de répulsions aussi fortes l’une que l’autre.

Attraction :

  • la présence dans les instances dirigeantes de l‘UE et la participation aux décisions,
  • un libre échange total sur un marché important pour les produits islandais,
  • l’appartenance à une communauté en développement,
  • dans laquelle les Islandais peuvent étudier, vivre et circuler comme ils l’entendent.   

Répulsion :

  • s’enfermer dans cette communauté qui ne progresse que de crises en crises inquiète une nation née officiellement en 1944 et encore farouchement indépendante,
  • et cette communauté semble n’avoir aucune considération pour l’Islande si elle ne l’ignore pas totalement.

D‘où une sensibilité exacerbée à certains événements précis, quand, à partir d’informations souvent erronées, peuvent se déchainer de véritables hystéries collectives. Ainsi de l’opposition au 3ème Paquet de l’Énergie (voir ici) : « l’UE va piller les ressources énergétiques de l’Islande !!! » entend on, alors que celle-ci n’est pas raccordée au réseau électrique européen. Ou encore le remboursement des clients de l’agence bancaire Icesave, l’adhésion à l’Espace Économique Européen, tous sujets qui aujourd’hui ne font plus polémique.

Et on a été proche d’une nouvelle crise lorsque l’UE a annoncé son intention de taxer les diatomées venues d’Islande et de Norvège (voir chronique de juillet/août 2025).

Celles et celui qui n’en veulent pas :
de g. à d. Guðrún (parti de l’Indépendance), Sigmundur Davíð (parti du Centre), Lilja (parti du Progrès)

Autre information intéressante : un récent sondage montre que le soutien à l’Ukraine s’est réduit de 82% en 2023 à 65% en 2025. Et la tendance est la même pour ce qui concerne la Palestine (de 73% en 2024 à 58% un an plus tard. Comme si, face à un monde menaçant, les Islandais avaient décidé de se refermer sur eux-mêmes (voir à ce propos cet article de mon blog) !

Á l’Alþingi les débats sont rudes, où les dirigeants d’une opposition toujours plus à droite font croire que le référendum porte sur l’adhésion elle-même et non sur la négociation.

Ce n’est donc pas gagné pour le gouvernement ! Mais s’il gagne espérons qu’il saura utiliser les diverses étapes de la négociation, estimée entre 18 et 24 mois, pour faire de la pédagogie à propos de l’UE et lever des peurs qui n’ont aucune raison d’être !


[1] Ne pas confondre avec son petit neveu Bjarni Benediktsson « yngri » Premier Ministre en 2017 et 2024

Extrême droite : l’Islande à son tour ?

Fin décembre la nouvelle tombe, qui n‘est pas vraiment une surprise : le parti du Centre est crédité de 22% des intentions de vote, deuxième derrière les socio-démocrates de la Première Ministre (30.9%). Et le parti du Centre, souvent qualifié de trumpiste, est en Islande le plus à droite !

Miðflokkurinn

L’île est-elle en train prendre la trace de ses cousins nordiques, et autres ? On va retrouver des facteurs communs, l’immigration notamment, qui dépasse 20%, et en contrepoint l’expression d’une forte crise identitaire qui en Islande se manifeste à l’occasion de relations contrariées avec l’UE. Mais il y a aussi des spécificités

Immigration

Outre son taux élevé l’immigration en Islande a deux caractéristiques importantes (voir ici) : elle est récente (8% en 2015) et sa composition a évolué : à une majorité de Polonais venus pour des raisons économiques et facilement acceptés car ils répondaient bien aux besoins du marché du travail, sont venus se joindre des réfugiés syriens, palestiniens et vénézuéliens. Surprises, les autorités ont eu, et ont encore, du mal à gérer cet afflux d’où des récriminations des intéressés, mal vécues par certains Islandais. Elles ont aussi sous-estimé les problèmes linguistiques, croyant que l’anglais suffirait à régler le problème. Celui-ci est particulièrement crucial dans les écoles où il n’est pas rare d’avoir des classes avec une large partie d’élèves ne parlant pas islandais. Le problème est maintenant connu mais les solutions tardent.

Les relations à l’UE

L’adhésion à l’UE est un marqueur du climat politique : plutôt « pour » en cas de tension internationale, plutôt « contre » lorsque les tensions s’apaisent. On se dit « européens » mais il ne faut pas que cette qualité questionne l’identité islandaise ou ses intérêts économiques. Il est donc positif que des membres du gouvernement participent à toutes les réunions à propos de l’Ukraine ou de Gaza. Mais la décision de l’UE de taxer les diatomées produites en Islande en rappelant que l’Espace Économique Européen n’est pas l’UE est vécue comme une gifle.

Un nouveau problème surgit avec le Groenland et les volontés américaines de l’annexer. Sigmundur Davíð Gunnlaufgsson, président du parti du Centre, trumpiste en d’autres temps, est clair : ce projet est inacceptable pour un Européen !

A ces deux sujets classiques qui alimentent la montée de l’extrême droite dans tous les Pays Nordiques et ailleurs, viennent s’ajouter des particularités de vie politico-sociale islandaise.

Une très forte personnalisation

Ces particularités dérivent principalement de la très forte personnalisation de la vie politique, appuyée sur la recherche permanente, consciente ou non, d’un leader charismatique. La conséquence est l’apparition dans les sondages de très fortes hausses – et chutes ! – plus ou moins éphémères. Un peu d’histoire :

  • en mars 2009 le parti social-démocrate de Jóhanna Sigurðardóttir obtient 30% des suffrages. On attend d’elle qu’elle sauve un pays durement touché par la crise de 2008. Associée à la Gauche Verte, elle y parvient, mais le prix est très élevé, pour les Islandais et aussi pour son parti, qui tombe à 13% des suffrages en 2013 et 5.7% en 2017,
  • en 2012 Birgitta Jónsdóttir fonde le parti Pirate. Ce parti dépasse 5% aux élections de 2013 puis est crédité de 32% (sondages) en 2015, et jusqu’à 40% pour retomber à 14.5% aux élections d’octobre 2016. Que s’est-il passé ? Des désaccords flagrants entre Birgitta et deux autres dirigeants du parti,
  • au même moment s’illustre un journaliste, Sigmundur Davíð Gunnlaugsson, dit Simmi Dabbi, qui parvient sans coup férir à s’emparer début 2009 de la présidence du parti du Progrès. Son nationalisme intransigeant dans le conflit Icesave avec les Britanniques, propulse son parti de 14.8 à 24.4% des suffrages en 2013. Le voici Premier Ministre à 38 ans. Mais il est vite atteint par le scandale des Panama Papers, et doit quitter ses fonctions et la présidence de son parti en 2016. Il fonde le parti du Centre (Miðflokkurinn) en 2017 ; les Panama Papers semblent vite oubliés !.

Du Centre vers l’extrême droite ?

Ce qu’en disent ses statuts : « le Parti du Centre est un parti qui veut assurer la stabilité et préserver les valeurs fondamentales traditionnelles tout en étant une source d’imagination et de progrès, au profit de la société dans son ensemble ». Ou « Centre » signifierait s’installer au cœur de la vie politico-sociale de l’île. De fait, l’ancien président du parti du Progrès (ex. agrarien) en rétorsion à son expulsion, va d’abord essayer de prendre à son ancien parti son électorat le plus conservateur, celui de l’Islande traditionnelle. Son développement est favorisé par la présence du parti du Progrès dans un gouvernement de moins en moins populaire, mais entravé par le scandale de Klaustur[1], et des tactiques d’obstruction à l’Alþingi peu appréciées des électeurs. Sigmundur Davíð est progressivement entouré de femmes et hommes, souvent venus du parti de l’Indépendance ou du parti du Peuple, au discours peu nuancé et toujours plus à droite. Très vite ils appliquent le fameux adage : « quand un parti, ou un homme politique, n’a rien à dire, il parle de l’immigration ».

Snorri

C’est le cas en particulier de Snorri Másson (29 ans), préféré à Ingibjörg Davíðsdóttir pour le poste de vice-président en octobre 2025 malgré (ou à cause de ?) des propos franchement xénophobes. Son parti passe le même mois de 9 à 12% d’intentions de vote. L’Islande aurait-elle trouvé son Bardella ?

D’où viennent ces voix ?

Il y a deux sources possibles :

  • le parti du Centre est souvent qualifié de « populiste », où la proximité du peuple confine à la démagogie.  Il a un concurrent : le parti du Peuple (Flokkur Folksins – voir ici)  fondé en 2016 par Inga Sæland et qui s’adresse aux Islandais connaissant « la souffrance, la pauvreté, la discrimination et l’injustice ». Placée en 2024 devant le parti du Centre avec 10 députés, elle accepte de se joindre aux Valkyries, considérant que « l’action politique n’a de sens que si l’on est ministre ». Mais son parti paie cher cette audace. Les sondages ne créditent plus son parti que de 5.5% des suffrages ; ses ministres sont les moins populaires du gouvernement. Comme Sigmundur Davíð, Inga a du mal à composer autour d’elle un entourage de qualité,
  • depuis 2021 le parti de l’Indépendance, dont en interne la présidente Guðrún Hafsteinsdóttir est très contestée, est en pleine dérive tant il peine à construire une synthèse entre le libéralisme économique, qui a toujours été sa marque, et le nationalisme anti-UE qui le distinguerait de « Redressement ». Faute de quoi il tente désespérément de retenir ses électeurs potentiels en empruntant le discours du parti du Centre,

Le parti du Progrès lutte pour sa survie et n’est plus pour le parti du Centre, son émanation, qu’une source très marginale. Pourra-t-il comme le parti Social-démocrate ressurgir de ses cendres à l’occasion d’un changement de président ?  Sigurður Ingi Jóhannsson laissera sa place lors du prochain congrès, mais aucun des candidats annoncés à ce jour ne semble capable de rajeunir et relancer le parti le plus ancien de la politique islandaise. Il existe pourtant un espace, mal occupé puis déserté par la Gauche Verte, autour du concept d’habitabilité auquel Sigurður Ingi a semblé un temps s’intéresser. Il est pourtant clair que ce concept rencontrerait beaucoup d’intérêt sur une île dont les habitants disent volontiers qu’elle est leur seule ressource, et dont ils se sentent co-responsables.

Sauf erreurs ou excès du parti du Centre seule la première ministre Krístrún et son parti social-démocrate semblent en mesure de stopper la progression de ce qu’elle appelle les « réponses faciles » (voir chronique de septembre 2025). Malgré des difficultés, venues le plus souvent des ministres du parti du Peuple, son gouvernement résiste mieux que ses prédécesseurs à l’usure du temps.  Poussée par Þorgerður Katrín Gunnarsdóttir, ministre des Affaires étrangères (Redressement), et grâce à Donald Trump, elle pourrait être tentée de relancer plutôt que prévu les négociations d’entrée dans l’UE. Quitte ou double pour Simmi Dabbi et elle ? 


[1] Où des propos très orduriers à l’égard des femmes tenus dans le café « Klaustur » par des dirigeants du parti sont enregistrés et largement diffusés

Chronique islandaise – décembre 2025

Bonjour,

Voici ma dernière chronique de 2025, tiède comme l’est l’actualité mondiale.

Ce qui rend plus nécessaires encore ces vœux de santé, prospérité et autres que j’adresse à tous.

Cordialement,

Michel

Représentation proportionnelle et accords de gouvernement en Islande

Dans mes divers écrits à propos de la vie socio-économique politique en Islande j’essaie d’éviter les comparaisons avec la situation française et plus encore les leçons. Les lecteurs ne sont pas tous intéressés ; de plus certaines différences, notamment la taille et la situation géographique, enlèvent tout sens à des comparaisons trop étroites. Pourtant le débat en cours en France à propos du mode de scrutin et de la possibilité de construire des accords de gouvernement m’a donné envie d’apporter quelques éclairages sur le système islandais.

Le mode de scrutin

six circonscriptions

En Islande il n’y a pas débat : le mode de scrutin doit composer un Alþingi reproduisant une image aussi fidèle que possible des électrices et électeurs, qu’il s’agisse de leur genre, de leur répartition géographique, ou de leurs choix politiques. Le scrutin de listes en vigueur veut répondre à cet objectif : chaque parti politique propose une liste paritaire de candidates et candidats dans toutes ou quelques-unes des circonscriptions. Elle comprend un nombre de candidats double du nombre de sièges à pourvoir afin d’assurer l’élection de suppléants. Il y a aujourd’hui en Islande six circonscriptions, trois pour la région de la capitale et trois pour le reste de l’île. Compte tenu de la constante migration vers la capitale, les électeurs de cette dernière sont sous-représentés, allant de 3104 électeurs inscrits en 2024 pour un siège dans le nord-est (Norðausturkjördæmi) à 5647 dans la partie sud-ouest de la capitale (Reykjavíkurkjördæmi suður). La répartition des restes se fait à la plus forte moyenne[1] au niveau de chaque circonscription. Puis au niveau national, ce qui a pour effet de gommer partiellement la disproportion mentionnée plus haut. Ainsi en 2024 les 3 sièges « nationaux » sont allés à la circonscription du sud-ouest soit 14 sièges. Les critiques ne manquent pas pour dénoncer le déséquilibre entre les circonscriptions, mais réformer la constitution est en Islande un processus compliqué, pour en l’espèce un maigre résultat. Or il est important que tout le territoire de l’île soit bien représenté à l’Alþingi.

Autre reproche entendu ; ce système laisse aux partis politiques le soin de composer les listes et de décider d’arbitrages parfois très « politiques » ; cependant en Islande plus qu’ailleurs les candidats sont des personnes connues et le choix se fait sur les personnes autant que sur les partis. De plus les électeurs peuvent barrer des noms sur la liste et ainsi provoquer un déclassement « fatal » sur la liste.

Les accords de gouvernement

Il est acquis que les partis envisageant de gouverner ensemble doivent s‘accorder préalablement sur les politiques qu’ils conduiront. Un accord de gouvernement est d’autant plus nécessaire que la discipline partisane est en Islande plus importante que la discipline gouvernementale. Après qu’il ait été officiellement pressenti par le président de la République, il appartient au président du parti vainqueur, et certainement futur premier ministre, de conduire la négociation. Celle-ci peut durer plusieurs semaines, dans le plus grand secret. Ce qui étonne : les partis concernés ont peut-être gouverné ensemble, leurs dirigeants se côtoient régulièrement et leurs opinions sont sur la place publique. Une fois conclu le projet d’accord est soumis à l’instance supérieure de chaque parti puis, après approbation, annoncé en grande pompe lors d’une conférence de presse en même temps que la liste des ministres. L’ensemble est officialisé lors d’un conseil qui a lieu à Bessastaðir, résidence de la Présidente de la République.

Jusque 2007 quatre partis ont dominé la vie politique islandaise, avec une prééminence du parti de l’Indépendance, le plus souvent associé au parti du Progrès. Ces deux partis sont nés dans les années 1920 avec pour objectif principal de défendre les deux activités économiques essentielles de l’île, la pêche pour le premier et pour le second l’agriculture. Personne ne s’offusquait d’avoir un premier ministre par ailleurs armateur ou un autre fermier engagé dans le syndicalisme agricole ou le mouvement coopératif, et toujours ardents défenseurs de leur corporation. Le syndicalisme salarié a parfois été présent à gauche, mais un soupçon d’idéologie appuyé ou non sur le marxisme s’y est parfois mêlé, d’où de nombreuses décompositions et recompositions en deux partis. Entre les quatre toutes les combinaisons ont été mises en œuvre au prix d’accords souvent acrobatiques tant était grande la volonté de leurs dirigeants d’accéder au pouvoir.

Ainsi est apparu un premier défaut de ces compromis : la tentation pour gouverner de reporter à plus tard, ou jamais, la recherche d’accords sur des choix clivants, généralement les plus importants. Exemple pour l’Islande : l’entrée dans le mouvement européen lorsque plusieurs fois la porte s’est ouverte.

À partir de 2007 de nouveaux partis viennent perturber le jeu, rendant toujours plus difficile la création de majorités à deux, et même impossible après les élections d‘octobre 2016 puis les suivantes. J’ai décrit dans mon article de blog Islande : quelle gauche ? le pari de Katrín Jakobsdóttir :  construire et diriger une alliance à trois avec deux partis à droite de celui qu’elle présidait. Cette alliance a tenu le temps d’une législature grâce à l’autorité personnelle de Katrín, mais s’est délitée ensuite, les sympathisants des deux partis « extrêmes » parti de l’Indépendance et Gauche Verte comprenant de moins en moins les compromis acceptés par leurs dirigeants en même temps que l’affichage de leurs désaccords.

les Valkyries annoncent leur accord

Tel est le second défaut de ces compromis : comme tout accord ils sont construits sur des renonciations ou au mieux des reports que des militants engagés ont du mal à comprendre. Et la vie continue, des événements interviennent que les accords n’avaient pas prévus. Il appartient normalement au ministre concerné de prendre les mesures nécessaires avec le cas échéant l’accord du président de son parti, à charge pour ce dernier d’évoquer le sujet avec le Premier ministre.

Au total un couplage proportionnelle/accord de gouvernement qui malgré les imperfections signalées et certaines lourdeurs répond bien au souci de démocratie en même temps qu’au pragmatisme et à la culture du compromis de la société islandaise, et sur lequel aucun de ses membres ne souhaite revenir. Toutefois ici comme ailleurs certains citoyens ont le sentiment d’un accaparement de la vie politique par quelques professionnels, c’est pourquoi ils demandent plus de démocratie directe afin de faire entendre leurs voix en dehors des élections. Tel était le sens de propositions contenues dans le projet avorté de réforme constitutionnelle notamment le référendum d’initiative populaire et la possibilité de proposer des lois par pétition. En pratique ces possibilités existent déjà de manière informelle et non contraignante sauf si un referendum est consécutif à un refus du président de la république de promulguer une loi. C’est ainsi que le président Ólafur Ragnar Grímsson a provoqué deux référendums sur les accords Icesave à la suite de pétitions ayant dépassé 60000 signatures soit 25% du corps électoral, ce qui revenait à donner aux électeurs le droit de déjuger l’Alþingi. Mais ce dernier peut aussi provoquer de telles consultations. Dans ce cas le résultat n’est pas contraignant. Le référendum est aussi une pratique courante au niveau local.

Comme je l’ai montré dans l’article de blog cité plus haut l’ensemble s’appuie sur une vie politique locale active et des associations et syndicats très présents et écoutés. C’est dire que la représentation proportionnelle ne peut suffire à elle seule à générer les compromis dynamiques nécessaires à toute démocratie. Comparaison ?


[1] Imaginons que dans une circonscription 6 sièges sont à pourvoir, pour trois listes. La liste A obtient 3500 voix, la liste B 1550 et la liste C 950 voix soit au total 6000 suffrages exprimés donc un quotient électoral de 1000 voix. Dans un premier temps A aura 3 sièges, B 1 siège et C aucun. Pour répartir les restes on ajoutera 1 siège virtuel à chaque liste et on cherchera la plus forte moyenne : A= 3500/4 = 875, B= 1550/2 = 775, C=950/1= 950. C aura donc 1 siège. Selon le même mode de calcul le dernier siège sera attribué à A.

Islande : quelle gauche ?

Svandís

Le 30 novembre 2024, conformément aux prévisions, la Gauche Verte disparaît de l’Alþingi, elle qui avait obtenu 11 députés sur 63 en 2017 et 8 en 2021. Va-t-elle complétement sortir de la vie politique islandaise ?  Les élections locales à venir au printemps prochain nous le diront. Même Svandís Svavarsdóttir, sa présidente, semble douter : « il n’y a plus d’opposition de gauche ! ». Et il est vrai que même le parti Socialiste, qui dans les sondages vient à égalité avec la Gauche Verte et est bien implanté à Reykjavík, ne paraît pas une alternative ou une alliée crédible, tant il est miné par les divisions.

Plus d’opposition de gauche ?  Parce que le gouvernement des Valkyries occuperait tous les espaces disponibles ? 

Rappelons comment nous en sommes arrivés là.

A l’issue des élections législatives de septembre 2017 la composition d’un gouvernement stable parait tâche quasi impossible. Huit partis sont représentés à l’Alþingi, aucune combinaison à deux n’est mathématiquement possible. Katrín Jakobsdóttir, présidente de la Gauche Verte arrivée en deuxième position, et surtout personnalité politique la plus populaire de l’île, propose de composer un gouvernement avec les deux partis traditionnels que sont le parti de l’Indépendance et le parti du Progrès. Le partage est clair : aux deux premiers la finance, l’économie et l’intérieur (donc l’immigration), à la troisième le social et l’environnement. Pour ce qui concerne l’international, les trois partis sont hostiles à l’adhésion à l’UE. Par contre le parti de l’Indépendance est atlantiste, alors que la Gauche Verte se veut neutraliste. Un accord de gouvernement est signé, dans lequel chacun doit accepter des compromis. Très vite on comprend que l’application de cet accord par les dirigeants devenus ministres est mal perçu des électeurs, surtout ceux de la Gauche Verte. Quatre ans plus tard, les conséquences sont évidentes : la Gauche Verte perd trois sièges, le parti de l’Indépendance maintient à grand peine ses positions. Entre les deux, le parti du Progrès, tirant les marrons du feu, n’entend pas la leçon. Pourtant Katrín s’obstine. Les désaccords sont de plus en plus nombreux, sur la politique étrangère et plus encore sur l’immigration, et mal acceptés par les électeurs. Face à des sondages toujours plus mauvais les trois partis se trouvent confrontés à une situation inextricable à mesure que se rapprochent de futures élections : espérer un retournement de l’opinion en mettant en valeur les résultats obtenus, ou revenir à leurs fondamentaux au risque de la rupture. Le résultat est l’immobilisme.

La candidature malheureuse de Katrín Jakobsdóttir à la présidence de son pays et le rafistolage express du gouvernement sous l’autorité de Bjarni Benediktsson (parti de l’Indépendance) précipite les événements. Svandís, maintenant présidente de la Gauche Verte, a senti le danger et contraint Bjarni à la dissolution. Trop tard.

Entre temps, le 22 octobre 2022, l’Alliance Sociale-démocrate (ASD) a élu une jeune présidente, Kristrún Frostadóttir, et ce seul changement a porté le parti au-delà de 20% des intentions de vote. Deux ans plus tard à l’occasion des législatives anticipées du 30 novembre 2024, son parti semble avoir absorbé toutes les voix de gauche. Et ce succès est confirmé par les derniers sondages puisqu’après huit mois de pouvoir l’ASD a progressé de près de moitié, prenant surtout des voix aux deux partis populistes, notamment son allié parti du Peuple considéré comme plus à gauche que le parti du Centre.

Valkyries heureuses

Au centre Redressement consolide ses positions. Rappelons que Þorgerður Katrín Gunnarsdóttir a été une des dirigeantes du parti de l’Indépendance qu’elle a quitté par conviction UE. Élue à l’Alþingi dès 1999, plusieurs fois ministre, elle a une longue expérience de l’action politique. Ministre des Affaires Étrangères dans l’actuel gouvernement, elle en est la véritable numéro 2, apparemment en excellente harmonie avec la jeune Première Ministre. Avec Inga Sæland (parti du Peuple) les Valkyries ont construit un programme qui répond à l’essentiel des demandes des Islandais : amélioration du système de santé, défaillant tant par le nombre des praticiens que par leur implantation, politique du logement plus conforme aux besoins, notamment des plus démunis, neutralité carbone à horizon 2040, préservation de l’identité islandaise, ce qui signifie vraisemblablement une plus grande vigilance dans l’accueil des immigrés, préparation d’une nouvelle négociation d‘adhésion à l’UE. Ce programme devrait notamment être financé par une gestion plus rigoureuse des divers organismes publiques qui supportent l’action de l’état, ce qui pourrait ne pas plaire à tous, tant est grand le besoin de proximité.

Programme de gauche ?  Il est tout cas assez proche de ce que recouvre traditionnellement le qualificatif de social-démocrate en Islande ou ailleurs. Mais s’il n’y a plus d’opposition de gauche, qui va en vérifier l’application, alerter sur telle dérive, éviter l’autosatisfaction, apporter des idées nouvelles ?

En Islande l’Alþingi et le gouvernement ne sont pas seuls. Dans le champ politique ils doivent compter avec une démocratie locale très vivante animée par des dirigeant(e)s de haut niveau. Hors ce dernier une multitude d’associations défendent les intérêts les plus divers, dont la voix est volontiers relayée par la presse.

Sólveig Anna

Parmi elles les syndicats de salariés et d’employeurs ont un rôle déterminant avec pour point focal les accords pluriannuels dont les clauses vont bien au-delà de la politique salariale et finissent par s’imposer au gouvernement. Les syndicats de salariés sont de plus gestionnaires des caisses de retraite par capitalisation qui versent l’essentiel de leur pension aux salariés de 67 ans ou plus, donc de véritables puissances financières, utiles au gouvernement le cas échéant. Sont-ils de gauche ?  Seul Efling, syndicat des personnels peu qualifiés des écoles et autres établissements comparables, deuxième en nombre avec 27000 adhérents souvent immigré(e)s, peut être ainsi considéré, d’autant qu’il a à sa tête Sólveig Anna Jónsdóttir, femme très engagée. Les autres organisations sont beaucoup plus corporatistes, défendant soit une profession soit l’activité d’un territoire, mais la plupart de leurs dirigeant(e)s savent par leurs compétences et leurs fréquentes rencontres tenir compte du contexte.

C’est ce réseau au maillage très serré qui finit par porter aux gouvernants un ensemble de demandes venues du terrain pour que ceux-ci les incluent dans leurs actions. La Gauche Verte avait elle cessé de les entendre ?