Extrême droite : l’Islande à son tour ?

Fin décembre la nouvelle tombe, qui n‘est pas vraiment une surprise : le parti du Centre est crédité de 22% des intentions de vote, deuxième derrière les socio-démocrates de la Première Ministre (30.9%). Et le parti du Centre, souvent qualifié de trumpiste, est en Islande le plus à droite !

Miðflokkurinn

L’île est-elle en train prendre la trace de ses cousins nordiques, et autres ? On va retrouver des facteurs communs, l’immigration notamment, qui dépasse 20%, et en contrepoint l’expression d’une forte crise identitaire qui en Islande se manifeste à l’occasion de relations contrariées avec l’UE. Mais il y a aussi des spécificités

Immigration

Outre son taux élevé l’immigration en Islande a deux caractéristiques importantes (voir ici) : elle est récente (8% en 2015) et sa composition a évolué : à une majorité de Polonais venus pour des raisons économiques et facilement acceptés car ils répondaient bien aux besoins du marché du travail, sont venus se joindre des réfugiés syriens, palestiniens et vénézuéliens. Surprises, les autorités ont eu, et ont encore, du mal à gérer cet afflux d’où des récriminations mal acceptées des intéressés. Elles ont aussi sous-estimé les problèmes linguistiques, croyant que l’anglais suffirait à régler le problème. Celui-ci est particulièrement crucial dans les écoles où il n’est pas rare d’avoir des classes avec une large partie d’élèves ne parlant pas islandais. Le problème est maintenant connu mais les solutions tardent.

Les relations à l’UE

L’adhésion à l’UE est un marqueur du climat politique : plutôt « pour » en cas de tension internationale, plutôt « contre » lorsque les tensions s’apaisent. On se dit « européens » mais il ne faut pas que cette qualité questionne l’identité islandaise ou ses intérêts économiques. Il est donc positif que des membres du gouvernement participent à toutes les réunions à propos de l’Ukraine ou de Gaza. Mais la décision de l’UE de taxer les diatomées produites en Islande en rappelant que l’Espace Économique Européen n’est pas l’UE est vécue comme une gifle.

Un nouveau problème surgit avec le Groenland et les volontés américaines de l’annexer. Sigmundur Davíð Gunnlaufgsson, président du parti du Centre, trumpiste en d’autres temps, est clair : ce projet est inacceptable pour un Européen !

A ces deux sujets classiques qui alimentent la montée de l’extrême droite dans tous les Pays Nordiques et ailleurs, viennent s’ajouter des particularités de vie politico-sociale islandaise.

Une très forte personnalisation

Ces particularités dérivent principalement de la très forte personnalisation de la vie politique, appuyée sur la recherche permanente, consciente ou non, d’un leader charismatique. La conséquence est l’apparition dans les sondages de très fortes hausses – et chutes ! – plus ou moins éphémères. Un peu d’histoire :

  • en mars 2009 le parti social-démocrate de Jóhanna Sigurðardóttir obtient 30% des suffrages. On attend d’elle qu’elle sauve un pays durement touché par la crise de 2008. Associée à la Gauche Verte, elle y parvient, mais le prix est très élevé, pour les Islandais et aussi pour son parti, qui tombe à 13% des suffrages en 2013 et 5.7% en 2017,
  • en 2012 Birgitta Jónsdóttir fonde le parti Pirate. Ce parti dépasse 5% aux élections de 2013 puis est crédité de 32% (sondages) en 2015, et jusqu’à 40% pour retomber à 14.5% aux élections d’octobre 2016. Que s’est-il passé ? Des désaccords flagrants entre Birgitta et deux autres dirigeants du parti,
  • au même moment s’illustre un journaliste, Sigmundur Davíð Gunnlaugsson, dit Simmi Dabbi, qui parvient sans coup férir à s’emparer début 2009 de la présidence du parti du Progrès. Son nationalisme intransigeant dans le conflit Icesave avec les Britanniques, propulse son parti de 14.8 à 24.4% des suffrages en 2013. Le voici Premier Ministre à 38 ans. Mais il est vite atteint par le scandale des Panama Papers, et doit quitter ses fonctions et la présidence de son parti en 2016. Il fonde le parti du Centre (Miðflokkurinn) en 2017 ; les Panama Papers semblent vite oubliés !.

Du Centre vers l’extrême droite ?

Ce qu’en disent ses statuts : « le Parti du Centre est un parti qui veut assurer la stabilité et préserver les valeurs fondamentales traditionnelles tout en étant une source d’imagination et de progrès, au profit de la société dans son ensemble ». Ou « Centre » signifierait s’installer au cœur de la vie politico-sociale de l’île. De fait, l’ancien président du parti du Progrès (ex. agrarien) en rétorsion à son expulsion, va d’abord essayer de prendre à son ancien parti son électorat le plus conservateur, celui de l’Islande traditionnelle. Son développement est favorisé par la présence du parti du Progrès dans un gouvernement de moins en moins populaire, mais entravé par le scandale de Klaustur[1], et des tactiques d’obstruction à l’Alþingi peu appréciées des électeurs. Sigmundur Davíð est progressivement entouré de femmes et hommes, souvent venus du parti de l’Indépendance ou du parti du Peuple, au discours peu nuancé et toujours plus à droite. Très vite ils appliquent le fameux adage : « quand un parti, ou un homme politique, n’a rien à dire, il parle de l’immigration ».

Snorri

C’est le cas en particulier de Snorri Másson (29 ans), préféré à Ingibjörg Davíðsdóttir pour le poste de vice-président en octobre 2025 malgré (ou à cause de ?) des propos franchement xénophobes. Son parti passe le même mois de 9 à 12% d’intentions de vote. L’Islande aurait-elle trouvé son Bardella ?

D’où viennent ces voix ?

Il y a deux sources possibles :

  • le parti du Centre est souvent qualifié de « populiste », où la proximité du peuple confine à la démagogie.  Il a un concurrent : le parti du Peuple (Flokkur Folksins – voir ici)  fondé en 2016 par Inga Sæland et qui s’adresse aux Islandais connaissant « la souffrance, la pauvreté, la discrimination et l’injustice ». Placée en 2024 devant le parti du Centre avec 10 députés, elle accepte de se joindre aux Valkyries, considérant que « l’action politique n’a de sens que si l’on est ministre ». Mais son parti paie cher cette audace. Les sondages ne créditent plus son parti que de 5.5% des suffrages ; ses ministres sont les moins populaires du gouvernement. Comme Sigmundur Davíð, Inga a du mal à composer autour d’elle un entourage de qualité,
  • depuis 2021 le parti de l’Indépendance, dont en interne la présidente Guðrún Hafsteinsdóttir est très contestée, est en pleine dérive tant il peine à construire une synthèse entre le libéralisme économique, qui a toujours été sa marque, et le nationalisme anti-UE qui le distinguerait de « Redressement ». Faute de quoi il tente désespérément de retenir ses électeurs potentiels en empruntant le discours du parti du Centre,

Le parti du Progrès lutte pour sa survie et n’est plus pour le parti du Centre, son émanation, qu’une source très marginale. Pourra-t-il comme le parti Social-démocrate ressurgir de ses cendres à l’occasion d’un changement de président ?  Sigurður Ingi Jóhannsson laissera sa place lors du prochain congrès, mais aucun des candidats annoncés à ce jour ne semble capable de rajeunir et relancer le parti le plus ancien de la politique islandaise. Il existe pourtant un espace, mal occupé puis déserté par la Gauche Verte, autour du concept d’habitabilité auquel Sigurður Ingi a semblé un temps s’intéresser. Il est pourtant clair que ce concept rencontrerait beaucoup d’intérêt sur une île dont les habitants disent volontiers qu’elle est leur seule ressource, et dont ils se sentent co-responsables.

Sauf erreurs ou excès du parti du Centre seule la première ministre Krístrún et son parti social-démocrate semblent en mesure de stopper la progression de ce qu’elle appelle les « réponses faciles » (voir chronique de septembre 2025). Malgré des difficultés, venues le plus souvent des ministres du parti du Peuple, son gouvernement résiste mieux que ses prédécesseurs à l’usure du temps.  Poussée par Þorgerður Katrín Gunnarsdóttir, ministre des Affaires étrangères (Redressement), et grâce à Donald Trump, elle pourrait être tentée de relancer plutôt que prévu les négociations d’entrée dans l’UE. Quitte ou double pour Simmi Dabbi et elle ? 


[1] Où des propos très orduriers à l’égard des femmes tenus dans le café « Klaustur » par des dirigeants du parti sont enregistrés et largement diffusés

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