La présidence de la République d’Islande, entre représentation et politique

Bessastaðir, résidence des présidents islandais

Comme à chaque élection présidentielle islandaise, celle du 20 juin a remis au jour une ambiguïté fondamentale : s’agit-il d’une fonction de représentation d’une communauté inquiète d’être oubliée du monde ou d’une fonction politique ? En votant à 92% pour Guðni Jóhannesson, les Islandais ont opté sans ambiguïté pour la représentation, clairement assumée par l’intéressé dans l’exercice de son premier mandat. En face, la candidature de Guðmundur Franklín Jónsson était volontairement politique, de mouvance populiste : le président doit utiliser pleinement son pouvoir d’appel au peuple contre les élus/élites. Appel au peuple ?  Il s’agit, en refusant la promulgation d’une loi votée par l’Alþingi, de provoquer de manière totalement discrétionnaire un référendum. Ce n’est pas un succès pour Guðmundur Franklín et son option politique : seuls votent pour lui 7.8% des électeurs, en majorité sympathisants du Parti du Centre et du Parti du Peuple. Comme pour répondre à ce verdict, le gouvernement va proposer une réforme de la constitution précisant – peut-être ! – la fonction.

Dans les dispositions actuelles, le président est élu pour quatre ans au suffrage universel à un tour. Il n’y a aucune limite au nombre possible de mandats. Comme pour montrer l’ambiguïté de la fonction, il y a eu à chaque nouvelle élection des candidats « politiques » et des candidats reconnus du monde socio-culturel. Toujours ces derniers l’ont emporté. Or voici qu’en 1996, Vigdís Finnbógadóttir refusant de faire un cinquième mandat, se présente un homme dont les engagements politiques divers et la grande ambition sont connus de tous. Ólafur Ragnar Grímsson a été ministre, membre du Parti du Progrès, puis président de l’Alliance du Peuple. Sa candidature fait sourire, mais il est élu. On associe souvent son succès à la belle popularité de son épouse d’alors, Guðrún Katrín Þorbergsdóttir, décédée deux ans plus tard. Mais il faut aussi y voir une évolution de l’opinion : une majorité d’Islandais souhaitent alors comme président une personnalité capable de se situer au-dessus, et non à coté, d’une classe politique pour lesquels ils ont décidément peu d’estime.

qui a été élu(e) en 1996 ?

Dès le départ Ólafur Ragnar annonce qu’il ne se contentera pas d’un rôle de représentation et utilisera si nécessaire le droit de provoquer un référendum sur une loi qui lui déplairait ou semblerait déplaire à un nombre élevé de citoyens, par exemple à la suite d’une pétition. Ainsi, en 2004, il s’oppose à une loi sur la presse : cette loi est retirée. Puis vient son refus de promulguer la loi entérinant le premier accord sur l’indemnisation des clients britanniques et néerlandais de la banque Icesave. Pour s’en expliquer il s’appuie sur une pétition ayant recueilli plus de 60000 signatures. Et sa décision, dont il ne prend même pas la peine d’avertir le gouvernement au préalable, place celui-ci dans une situation très difficile. Un deuxième accord, pourtant sensiblement plus avantageux, connaît le même sort[1]. Retrouvant grâce ces deux référendums une popularité largement écornée par sa proximité passée avec les « business vikings », il peut assurer sa réélection pour un cinquième mandat (2012). Mais en refusant ultérieurement de provoquer de telles consultations alors qu’il est sollicité par des pétitions très largement signées, il reconnaît implicitement la difficulté d’utiliser dans un régime parlementaire un pouvoir discrétionnaire issu de la monarchie, sauf à l’encadrer. C’est ce que stipulait la Commission Constitutionnelle de 2010/2011. Elle touchait peu à la fonction présidentielle, mais en organisant le référendum d’initiative populaire, elle aurait ôté une large partie de son sens à ce pouvoir exorbitant du président.

Que propose aujourd’hui le gouvernement sur la base des travaux du groupe qu’il a créé pour reprendre entre autres les idées de la Commission Constitutionnelle ?   Le mandat présidentiel serait de six ans, renouvelable une fois. De plus l’Alþingi pourrait faire une nouvelle lecture d’une loi que le président refuserait de promulguer, ce qui reviendrait à provoquer un éventuel dialogue entre le gouvernement et lui. D’autres modifications de la Constitution doivent être proposées, notamment sur l’exercice de la responsabilité gouvernementale. C’est au vu de l’ensemble que l’on pourra mieux comprendre l’articulation du pouvoir exécutif.


[1] Pour connaitre, et peut-être comprendre, la très complexe affaire Icesave, je me permets de renvoyer à mon livre « l’Islande » paru chez  Karthala

Chronique islandaise juin 2020

Bonjour,

Covid est-il derrière ?  On essaie de le croire en Islande comme partout pour se consacrer à la remise en ordre de l’île et revenir à l’actualité courante, par exemple l’élection du Président de la République. La fonction se veut de représentation, mais suscite néanmoins d’intéressantes réflexions sur lesquelles je compte revenir dans mon blog.

Et je souhaite à tous d’excellentes vacances, évidemment bien méritées, en Islande ou ailleurs,

Cordialement,

Michel Sallé

L’ Église Nationale d’Islande (suite) – 2 : les autres

Dans un article du 11 mars d’avant Covid intitulé « l’Église Nationale d’Islande – 1 : un peu d’histoire » je tentais d’expliquer par l’histoire pourquoi aujourd’hui encore l’Église Nationale occupe une place importante dans la vie des habitants de l’île. Elle est « nationale » car, conformément à la Constitution, l’État doit la protéger et que 2/3 des contribuables acceptent de participer à son financement, alors que leur pratique religieuse est très faible .

Mais croyants ou pas, de nombreux Islandais estiment le moment venu de couper le cordon entre l’Église et l’État. C’est ainsi que peu de temps après sa prise de fonction comme Ministre de l’Intérieur (septembre 2019), Áslaug Árna Sigurbjörnsdóttir (Parti de l’Indépendance) a annoncé sa volonté d’aller jusqu’au bout de la séparation de l’Église Nationale et de l’État. Selon elle il y va de l’intérêt des deux parties, mais c’est surtout l’État qui gagnerait à se désolidariser d’une institution qui semble en perte de vitesse.

Comme pour toute désaffection, les causes sont de deux ordres : une institution qui ne répond plus à certaines attentes, d’une part, et d’autre part des propositions plus conformes aux aspirations du moment. Le tableau du nombre des inscrits[1] montre bien ce double mouvement :

 2010 2015 2020 
 Inscrits%Inscrits%Inscrits%
Église Nationale25148779.224274373.823111263.5
Église Catholique96723.0119113.6146324.0
Fríkirkjan (Rvik+Hafnarfj.)135914.3159724.8172194.8
Ásatrúarfélag14020.423750.847641.3
Siðmennt0010200.335071.0
Musulmans (3 assoc.)5910.28750.312810.4
Hors institutions103363.2184585.6261147.2

Les institutions (Siðmennt n’est pas une église) ainsi financées sont au nombre d’une trentaine. Je n’ai retenu ici que les principales. Les deux évolutions les plus significatives sont évidentes : l’Éࣽglise Nationale reste largement dominante, mais tombe en 10 ans de près de 80 à 63.5%. A l’inverse le nombre des « refus de choisir » fait plus que doubler, de 3.2 à 7.2 % ; et parmi ceux-ci beaucoup disent ne pas comprendre pourquoi ils doivent financer des organisations confessionnelles.

retour à Edda ?

Comme on sait, la progression de l’Église Catholique est due au nombre croissant d’immigrés polonais. L’évolution du nombre de Musulmans a une cause comparable. Par contre les autres lignes sont significatives en ce qu’elles témoignent comme les « hors institution » d’une opposition à l’Église Nationale. C’est le cas notamment des deux «  Fríkirkjan »  (Reykjavík et Hafnarfjörður), toutes deux anciennes et qui se réclament d’un luthéranisme indépendant de l’État, au point que l’opposition à l’Église Nationale, – jugée  « plus catholique que le Pape » ! – semble être leur propos principal. L’  « Ásatrúarfélag » associe ceux qui rêvent, avec plus ou moins de sérieux et de goût des libations, d’un retour au paganisme tel qu’il est décrit dans les Edda. Le mouvement a été créé en 1972, mais sa progression est nouvelle et pourrait se poursuivre : les Islandais ne sont ils pas tous peu ou prou païens ?

Siðmennt

L’association « Siðmennt[2] » est récente mais se développe très vite. Il s’agit d’un mouvement social et non religieux, qui se qualifie d’ « humaniste », se veut apolitique même s’il reconnaît reposer sur des valeurs d’égalité et de tolérance. Son propos est de préparer toutes personnes intéressées aux événements qui ponctuent la vie de la communauté islandaise : baptêmes, confirmations, mariages, obsèques, en insistant sur leur valeur sociétale et non religieuse. Par exemple la préparation à la confirmation dure 11 semaines à raison de sessions hebdomadaires de 80 minutes.

Et que se passe-t-il du coté de l’Église Nationale ?  Ce sera pour un prochain article !


[1] je rappelle que chaque contribuable paie un impôt destiné à financer l’institution de son choix, ou aucune, auquel cas sa contribution va à des actions caritatives

[2] Voir leur site en anglais

Chronique islandaise – mai 2020

Bonjour,

Où il est encore question de Covid, et aussi d’une autre invasion, celle des Britanniques en 1940… et surtout la poursuite de l’exploitation de mon restaurant favori : le Kaffivagninn. Une raison de plus pour vouloir aller en Islande cet été par tout moyen !

Kaffivagninn « de mon temps »

Tout en souhaitant à tous un bon week-end de Pentecôte, quelle que soit la météo !

Cordialement

Michel Sallé

PS : certains d’entre vous doivent supporter deux envois identiques. Vous pouvez dans ce cas me demander de vous retirer de ma liste d’envoi des Chroniques !

Covid en Islande – 5 : la confiance

Une revue évidemment sérieuse, réfléchie au point que son rythme de parution n’est pas précipité, m’a demandé un article sur Covid en Islande. Il sera en deux parties : partie sanitaire où je reprendrai des statistiques et des commentaires bien connus sur le nombre de tests, sujets souvent abordés ici, et partie « sociale » où je compte rassembler des informations et des opinions, exprimées de ci de là dans mes divers écrits, et que cette rédaction me permet d’approfondir. J’espère être pardonné de donner ici un avant goût de la deuxième partie. Bien évidemment ce que je vis aujourd’hui en France comme personne jugée « à risque » ne peut être occulté.

Car, au delà du recours systématique aux tests, la vraie originalité de l’approche islandaise peut être résumée en un mot : confiance.

  • Comme dans les autres pays nordiques, les autorités ont fait appel à la responsabilité individuelle, loin de l’infantilisation connue ailleurs. Et ceci apparaît clairement dans le souci d’informer. Le site internet spécialement créé à cet effet est un modèle du genre. Il donne un accès particulièrement facile à toutes les informations nécessaires face aux diverses situations. De plus les statistiques mises à jour quotidiennement sont d’une exceptionnelle clarté pour comprendre la progression de l’épidémie et ses conséquences,
  • Toujours dans le souci de confiance, la gestion de l’épidémie a été confiée à une « triade » souvent citée dans ce blog associant médical et sécurité civile. Par la clarté et la cohérence des informations fournies, et aussi la reconnaissance des limites de leurs connaissances et leurs doutes, ses trois membres sont vite devenus des héros nationaux. La bonne idée est aussi de s’être associés des invités, spécialistes tel Kári Stefánsson de DeCODE ou le directeur de l‘Hôpital national, ou encore des journalistes. Diffusée sur RÚV, télévision et radio, leur conférence quotidienne est très largement suivie,
  • En conséquence, les membres du gouvernement se tiennent en retrait. Ce n’est certainement pas à eux qu’il reviendrait de décider du port du masque – jugé inutile – ou de la date de réouverture des piscines !  Par contre les règles édictées dans le « samkomubann » (restrictions de rencontres) sont de la responsabilité des divers ministres ainsi que leur mise en œuvre. Celle-ci est largement facilitée dans une démocratie locale très vivante par l’engagement des élus de tous bords, le « sýslumaður » (approximativement préfet) n’intervenant que pour s’assurer de la conformité à la loi. Au total, le gouvernement va lui aussi profiter de la confiance ainsi générée, passant de moins de 40% d’opinions positives en février à plus de 50% mi mai,
  • Et puis il revient à ce gouvernement de préparer l’avenir, et ce n’est pas une tâche facile !

La sortie de crise :

Bjarni Benediktsson, Ministre des Finances et président du Parti de l’Indépendance, le reconnaît : ce sera dur, plus dur que ce qu’il croyait début mars, plus dur que la sortie de crise de 2008. Celle-ci était une crise financière dont la sortie dépendait pour l’essentiel des Islandais eux-mêmes. Elle a largement reposé sur le commerce extérieur, d’abord la vente de biens, aluminium et poisson, grâce a des cours mondiaux en progression, puis à partir de 2010 le tourisme. Cette fois la crise intervient au moment même où le modèle qui a permis à l’économie islandaise un développement sans précédent est mis en question : le tourisme a plafonné dès 2019, la production d’aluminium subit la concurrence chinoise, la vente de poisson est exposée autant aux crises politiques qu’aux évolutions de la consommation. Qui plus est : le Brexit va nécessairement affecter les relations avec un partenaire essentiel.

Une réponse a déjà été apportée : que l’économie islandaise repose moins sur ses ressources naturelles et plus sur des ressources humaines de haute qualité. Et elle a déjà enregistré des succès dans l’ingénierie liée à la pêche, dans la recherche pharmaceutique, etc… Mais, même pour des Islandais, changer de cap prend du temps, et aujourd’hui il y a urgence. La première réponse est de maintenir le pouvoir d’achat et donc un certain niveau d’activité pour que l’envolée du chômage soit aussi brève que possible (voir mon article à ce propos). La seconde est de sauver ce qui peut l’être de la saison touristique en favorisant, non sans quelques risques, l’ouverture aussi rapide que possible de l’île. Heureusement, l’Islande n’est pas seule à s’affairer sur ce sujet : le tourisme est une activité importante pour tous les pays de la zone Schengen.

Hvammur

Car le principal suspense est là : pourrai-je avec ma famille honorer des vols réservés depuis longtemps et rejoindre mi-juillet Hvammur (Snæfellsnes)  pour échapper à une ambiance étouffante et m’y ressourcer ?