Bruit et Fureur en Islande…

Bjarni, Katrín et Sigurður Ingi, en d’autres temps !

Est-ce la sortie de l’hiver, évidemment bienvenue ?  La société islandaise est toute en agitations, notamment au spectacle qu’offrent deux de ses ministres et non des moindres.

Sigurður Ingi et la couleur de Vigdís

Vigdís

Ainsi des propos racistes de Sigurður Ingi Jóhannsson, ministre des Infrastructures. Le parti du Progrès, qu’il préside, est né en 1916 comme parti agrarien et l’a toujours été jusqu’à la quasi disparition des paysans. Mais la Chambre d’Agriculture est maintenant dirigée par des membres du parti de l’Indépendance, tant Gunnar Þorgeirsson, son Président que Vigdís Häsler, sa Directrice administrative, d’origine indonésienne. Sigurður Ingi est de mauvaise humeur et accompagne de propos jugés racistes son refus de figurer sur une photo avec les dirigeants de la chambre. Vigdís se dit insultée. Le scandale est énorme, attisé par les dénégations de Ingveldur Sæmundsdóttir, directrice de cabinet du ministre « non, je n’ai rien entendu », quelques minutes avant que Sigurður Ingi s’excuse devant la presse : « de ma vie j’ai toujours considéré toutes les personnes comme égales ». Le 7 avril, Vigdís et Sigurður Ingi se rencontrent, et Vigdís publie un communiqué selon lequel l’affaire est close. Pour elle !  Car l’opposition ne manque pas cette occasion pour demander la démission du ministre. Comme le permet la constitution Sigurður Ingi est aussi député. A ce titre il devra répondre devant la présidence de l’Alþingi du non-respect de l’éthique à laquelle tout parlementaire doit s’engager.

Bjarni et son père

Au même moment un autre ministre est attaqué. Bjarni Benediktsson, ministre des Finances et président du parti de l’Indépendance, veut depuis longtemps, malgré une hostilité générale, vendre une partie des participations gardées par l’État dans la banque Íslandsbanki, anciennement Glitnir, mise en faillite lors de la crise 2008. Mais cette vente de 22.5% des actions détenues par l’État, réalisée par la Commission de Gestion des Banques que dirige un ami très proche du ministre, paraît suspecte. Sous le nom de fonds qu’ils dirigent des particuliers auraient acheté des actions dans des conditions avantageuses, ainsi que des salariés de la banque. Lorsqu’enfin, après de longues tergiversations, la liste en est connue, le scandale est patent. Y sont la plupart des « business vikings » dont les noms rappellent aux Islandais les très mauvais souvenirs de la crise financière de 2008, et parmi eux Benedikt Sveinsson, le père du ministre. Bjarni s’étonne : il avait pourtant demandé aux membres de sa famille, qui passe pour la plus riche de l’île, de ne pas souscrire à cette vente !

Résultat : selon un sondage Maskina du 12 avril, chacun des trois partis au gouvernement perd environ 2 points d’intentions de vote, et théoriquement leur majorité. Pour le grand bien de l’Alliance Social-démocrate (+4%) et surtout des Pirates (+7%) qui, avec près de 18% des intentions de vote, dépassent le parti du Progrès. Mais nous savons les Islandais peu rancuniers ; il est probable que ces partis retrouveront vite leur niveau antérieur.

Et il n’y pas que les ministres…

Sólveig Anna

Car il est une Islandaise rancunière : Sólveig Anna Jónsdóttir, présidente du syndicat Efling, qui avec ses 30000 adhérents, est le deuxième syndicat islandais. En conflit avec les représentants des salariés du syndicat, elle a démissionné en novembre 2021 (voir chronique de ce mois). Réélue en février avec 54% des voix des adhérents, elle est claire : « nous sommes là pour servir les intérêts de nos adhérents, les salariés du syndicat qui ne sont pas d’accord avec sa présidente peuvent aller ailleurs ! » Et parce qu’ils ne partent pas assez vite, elle annonce, le 11 avril, un licenciement collectif de tous (plus de 50 !) ces salariés. Ceux-ci en reçoivent la confirmation dès le lendemain. Du jamais vu, même en Islande où la législation sur les licenciements est peu contraignante, et un bel exemple pour les employeurs !  Réélue Vice-présidente en février, Agnieszka Ewa Ziółkowska reçoit elle aussi sa lettre. Et s’inquiète : «  Sólveig Anna va-t-elle s’autolicencier ? »

Guðríður et les blancs

Revenons au racisme : Bryndís Björnsdóttir og Steinunn Gunnlaugsdóttir, artistes plasticiennes, ont volé sur la côte sud du Snæfellsnes une célèbre statue de Ásmundur Sveinsson représentant, portant son enfant, Guðríður Þorbjarnardóttir, cette femme dont les Islandais(e)s sont si fièr(e)s, car non contente d’être la première européenne à avoir posé le pieds sur le sol américain, d’avoir fait fuir les Indiens en se dépoitrayant, elle a donné naissance au « premier enfant blanc ». Le projet de Bryndís et Steinunn est d’envoyer Guðríður sur la lune dans une fusée de leur fabrication pour qu’elle y reproduise le même exploit.

Rien de ce qui précède n’est terminé. J’y reviendrai donc dans ma prochaine chronique, peut-être même avant !

Et au milieu de ce tumulte admirons ces trois enfants arrivés parmi les 600 Ukrainiens qui à ce jour ont été accueillis en Islande.

Armer l’Islande ?

Le 5 mars Baldur Þórhallson, professeur de sciences politiques à l’Université d’Islande, jette un pavé dans la mare : « la présence d’une armée en Islande pourrait dissuader des ennemis de l’envahir ». Las, la mare tremble peu. Tout au plus relève-t-on que, selon un sondage Gallup du 14 mars, l’opposition à l’adhésion à l’OTAN passe de 13% (2001) à 9%, alors que les opinions favorables restent au même niveau de 75%.

C’est l’occasion de faire le point. Traditionnellement les Islandais se veulent un peuple pacifique. Mais ont-ils d’autres choix ?

Une des caractéristiques, extraordinaire, de la colonie créée à partir de 874, date officielle, est l’absence de pouvoir exécutif : ni roi, ni armée. Chaque colon défend son territoire avec l’aide éventuelle, grassement rémunérée, du goði auquel il a fait allégeance. Mais l’île est largement ouverte, d’autant plus difficile à défendre que très vite manque le bois nécessaire à la construction de bateaux. La soumission aux rois de Norvège puis de Danemark n’y change rien. L’île est régulièrement visitée par des bateaux venus y faire du commerce. L’abordent aussi des pêcheurs et chasseurs de baleine en manque de vivres, qui ne sont pas toujours accueillis de manière très amicale par des habitants eux-mêmes faméliques. La question de la défense de l’île est brutalement posée en 1627 lorsque quatre navires venus d’Afrique du Nord sèment la terreur en plusieurs lieux, notamment Vestmannaeyjar, dont ils capturent plus de 250 habitants pour en faire des esclaves et en tuent 30 à 40. Mais la question reste sans réponse. Celle-ci d’ailleurs dépend du roi, auquel les Islandais paient l’impôt. Mais on entend aussi, déjà, la fierté d’être un peuple pacifique vivant sur une île ouverte.

Cette fierté est évidemment mise à mal lorsque le 10 mai 1940, sans même avoir prévenu les autorités locales, 28000 Britanniques occupent l’île pour que les Allemands ne le fassent pas. Ils sont remplacés en juillet 1941 par deux fois plus d’Américains qui promettent de partir dès la fin des hostilités. Promesse qu’ils ont du mal à tenir, et qui conduira en 1949 à l’adhésion de l’Islande à l’OTAN malgré de violentes manifestations. L’armée américaine part puis revient sur la base de Keflavík, et elle la quittera en septembre 2006 par souci d’économie et en dépit d’un accord renouvelé peu auparavant par lequel un tel départ ne pouvait avoir lieu que si les deux parties y consentaient.

Violents, les Islandais le deviennent entre 1952 et 1975 lorsqu’il s’agit, non de défendre, mais d’étendre leurs zones de pêches jusqu’à 200 milles marins. Ils font alors preuve d’un art consommé de la bataille navale, au point que la Royal Navy doit abandonner la partie estimant que la défense de quelques chalutiers écossais lui est trop coûteuse.

Þórdís Kolbrún et Mariusz Błaszczak,
ministre polonais de la Défense

Aujourd’hui l’adhésion à l’OTAN se manifeste par le stationnement à Keflavík, à tour de rôle, de quelques avions envoyés par des pays de l’Alliance ; et bien évidemment la participation de Þórdís Kolbrún Reykfjörð Gylfadóttir, tout à la fois ministre des Affaires Étrangères et de la Défense, à toutes les réunions de l’Alliance, ainsi qu’à celles du Conseil Nordique.

Partis de manière très cavalière en 2006, les Américains semblent aujourd’hui regretter leur décision. Il s’agissait alors de prendre acte du fait qu’à l’ère des armes modernes une tête de pont au milieu de l’Atlantique ne leur était plus nécessaire. Depuis lors l’océan Arctique est devenu objet de convoitises tant pour ses ressources que comme lieu de passage.

Mais l’agressivité des Russes justifierait elle leur retour en force ?  C’est ce que semble souhaiter Baldur, pour qui quelques régiments, non seulement à Keflavík, mais aussi en certains lieux jugés stratégiques de l’île, pourraient avoir un effet dissuasif.

L’idée est balayée d’un revers de main par Albert Jónsson, ancien ambassadeur aux États-Unis et spécialiste des questions de défense. Si dans l’hypothèse d’une 3ème guerre mondiale les Russes voulaient détruire la base de Keflavík, ils enverraient plus volontiers un missile balistique qu’un sous-marin. À quoi servirait une poignée de soldats ?

Donc on ne change rien. Tel est le discours du gouvernement, approuvé, comme le montre le sondage cité plus haut, par les îliens.

 Curieusement, selon ce même sondage,  c’est l’opinion à l’égard d’une éventuelle adhésion à l’UE qui évolue le plus : de 59% en 2010, le nombre de personnes hostiles à cette adhésion tombe à 33%, alors que 47% lui sont favorables contre 26% en 2010. Cette fois, Bjarni Benediktsson, président du parti de l’Indépendance et ministre des Finances, sort de son silence pour s’agacer : est-ce vraiment le moment de ressortir cette question alors que tout va si bien ?

L’Islande et la social-démocratie

Je lis récemment une enquête du journal Le Monde daté du 22 janvier sur le renouveau de la social-démocratie dans les pays scandinaves. Pays scandinaves ?  L’Islande n’a pas à y être !  Oui mais dans un encart « les pays nordiques sous pavillon rose » les auteurs citent aussi la Finlande, et joignent la Norvège aux pays de l’UE (sic). Où Le Monde célèbrerait le fait que quatre pays nordico-scandinaves ont un premier ministre social-démocrate, dont trois femmes !

Premiers Ministres selon l’aiguille d’une montre : Jonas Gahr Store (Norvège), Mette Frederiksen (Danemark), Magdalena Andersson (Suède), Sanna Marin (Finlande)

C’est le moment de renouveler la question : pourquoi la social-démocratie n’a-t-elle jamais été dominante en Islande ?

Il y a aujourd’hui une « Alliance Social Démocrate » (Samfylkingin), dans l’opposition avec 6 députés dans l’Alþingi élu le 25 septembre 2021 ; et une représentation en dents de scie, 20 députés en 2009, 3 en 2016, 7 en 2017…

Cette alliance est issue d’une histoire tourmentée surtout marquée, pour ce qui concerne l’après-guerre, par le souci de proposer une alternative de gauche à la toute-puissance du parti de l’Indépendance souvent associé au parti du Progrès. Deux partis essaient d’occuper l’espace politique qui reste : le parti du Peuple (Alþýðuflokkur) et l’Alliance du Peuple (Alþýðubandalag). Le premier, né en 1916, et voulu comme équivalent des partis sociaux-démocrates nordiques, reste autour de 10 à 15% jusqu’à sa disparition en 1998. Quant à l’Alliance du Peuple, fondée en 1956, elle regroupe des dissidents du parti du Peuple, le parti Socialiste (communiste), et des dirigeants du puissant syndicalisme salarié fédéré dans la confédération ASÍ. Son audience est en moyenne comparable à celle du parti du Peuple. Les deux organisations vont se regrouper en 1998 et s’associer d’autres mouvements tels le parti des Femmes pour donner naissance à l’Alliance Social-démocrate, que trois députés vont immédiatement quitter pour créer la Gauche Verte. Ce qui les distingue alors est surtout l’adhésion à l’UE, voulue par l’Alliance Social-démocrate mais rejetée par la Gauche Verte. Pourtant ils parviennent à surmonter leurs divergences pour être ensemble au pouvoir de 2009 à 2013. Mais leurs relations sont tumultueuses, et c’est bien ce tumulte qui explique la déconsidération dans laquelle ils sont tombés malgré une sortie de crise remarquable.

Logi

Qu’est-ce qui les distingue aujourd’hui, alors que l’un dirige le gouvernement avec Katrín Jakobsdóttir, et l’autre, dirigé par Logi Einarsson, est dans l’opposition ?  L’adhésion à l’UE ?  Oui, officiellement, mais qui en parle encore ?   L’écologie ?  Celle-ci est officiellement portée par la Gauche Verte, mais cette dernière est visiblement bridée par le parti de l’Indépendance, dans le nouveau gouvernement plus encore que dans l’ancien, alors que tous les autres partis s’en sont emparés. De plus ces deux partis ont été clairement défaits lors des dernières élections législatives : l’Alliance de 7 à 6 députés et la Gauche Verte de 11 à 8, soit aujourd’hui un total de 14 députés sur 63.

Alors l’Islande serait-elle une exception parmi les pays nordiques ?

La doctrine social-démocrate nordique est gardée par une organisation appelée SAMAK, qui rassemble les partis socio-démocrates de ces pays et les confédérations syndicales qui leur sont proches, soit pour l’Islande l’Alliance Social-démocrate et l’ASÍ. En voici les « Trois Piliers» (voir ici). On notera que les marchés y restent présents, comme outils de régulation et non de pilotage.

Le renouveau évoqué dans Le Monde tient au choix de mettre clairement ces trois piliers au service des « classes laborieuses » (« plus de solutions collectives et moins d’expériences de marché » selon Magdalena Andersson – Suède), en rupture avec le virage voulu en fin de siècle dernier par Tony Blair et alors suivi par les pays Nordiques.

A ces trois piliers il convient d’ajouter évidemment l’écologie, mais aussi le choix récent d’être restrictifs sur l’immigration, et même vraiment très-très restrictifs pour ce qui concerne le Danemark, au point de vouloir externaliser l’asile : « une société avec un état-providence universel n’est pas compatible avec une politique migratoire ouverte » (Mette Frederiksen – Danemark). Ses trois collègues sont moins brutaux, mais avec des taux d’immigration variant de 15 à 20%, ils sont sensibles au fait que celle-ci inquiète, car concurrence, les classes laborieuses plus que les classes bourgeoises. Mais ils savent aussi qu’il faut la conjuguer avec une natalité déclinante, d’où la nécessité d’une intégration de qualité. Car l’état-providence universel ne résistera pas plus au vieillissement de la population qu’au « grand remplacement » que Mette Frederiksen semble craindre.

Et l’Islande ?  A lire leurs déclarations, aucun des huit partis aujourd’hui présents à l’Alþingi ne contesterait les «Trois Piliers », même le parti de l’Indépendance de Bjarni Benediktsson. Les différences doivent être cherchées ailleurs :

  • le parti de l’Indépendance peut d’autant plus aisément faire siens les Trois Piliers que, au pouvoir depuis un siècle pratiquement sans discontinuer, et par ses réseaux dans la société civile, il a su monopoliser la « gouvernance » et casser toute structure qui lui ferait de l’ombre, notamment le mouvement coopératif,
  • le libéralisme qu’il porte, et auquel il a su associer des alliés, jusqu’à la Gauche Verte, a permis de conjuguer un bon niveau de prospérité et ce goût d’entreprendre auquel les Islandais sont viscéralement attachés, car il fonde une communauté à laquelle chacun doit être utile,
  • il n’empêche que, malgré les efforts et l’habileté de Bjarni et son équipe proche, l’audience de ce parti ne cesse de s’éroder sous l’effet d’exigences bien résumées par les Trois Piliers,
  • mais pour ce qui concerne ceux-ci, l’Alliance Social-démocrate est clairement concurrencée par d’autres partis, tels les Pirates… et aussi le plus que centenaire parti du Progrès, auquel Sigurður Ingi Jóhannsson a fait faire un virage porteur de remarquables résultats électoraux, au point qu‘il est en voie de concurrencer son vieux compagnon de route.

Et l’immigration ?  Ce n’est pas pour l’heure un sujet national apparent ; l’emploi ne manque pas, et il y a de réels efforts d’intégration. Mais au détour de telle ou telle décision plus bureaucratique qu’humaine on comprend que le Bureau de l’Immigration veille discrètement et que chacun s’en satisfait…

L’Islande et l’ « habitabilité »

Dans cette campagne électorale française où l’on ne peut saisir une bribe de programme, généralement insipide, qu’entre une multitude d’invectives, voici que me parvient un petit livre rafraichissant, « Memo sur la nouvelle classe écologique » des philosophes Bruno Latour et Nikolaj Schultz. Ses auteurs y reprennent des idées déjà exprimées par Bruno Latour et d’autres, et que ce dernier résume ainsi : « extraire le monde où l’on vit du monde dont on vit » et cesser de reconnaître la production comme l’unique critère du progrès. L’idée n’est pas nouvelle ; elle est apparue officiellement dès 1987 sous le nom de « Sustainable Development » – improprement traduit par Développement Durable -dans un rapport onusien rédigé sous la responsabilité de la Norvégienne Gro Harlem Brundtland. Rappelons sa définition :« le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ».

Bruno Latour

Et Bruno Latour de s’interroger : pourquoi une idée aussi ancienne, largement reconnue comme fondamentale pour l’avenir de notre monde, ne parvient à rien d’autre, en France en tout cas, que « réussir l’exploit de paniquer les esprits et de faire bailler d’ennui ». Il manquerait selon lui une expression politique entrainante. Et il propose de rassembler l’ensemble écologique dans le concept d’ « habitabilité » de notre planète pour tous les vivants, où toute décision devrait être prise à l’aune de cette habitabilité, et non, comme aujourd’hui, selon son effet immédiat sur le PIB.

Alors dans ce blog, la question vient immédiatement : l’Islande est-elle « habitable » ?  Selon la météo de ce 20 janvier, la réponse est non : neige, vent soufflant à 70km/h, et température autour de 0° !  Pourtant 370000 personnes y vivent, dans une relative prospérité. Et ils se sont forgés une image de sensibilité à l’écologie grâce notamment à la disponibilité d’une énergie largement renouvelable et une inlassable promotion de la Première Ministre Katrín.

Bruno Latour ne dit rien des critères de l’habitabilité, s’en remettant semble-t-il à l’appréciation des êtres concernés. Mais il en est un qui est évident en Islande : le sentiment de copropriété de leur île par ses habitants et donc de co-responsabilité dans sa préservation.

Je l’ai écrit à plusieurs reprises : depuis la colonisation, les Islandais forment une communauté, soit un groupe de personnes conscientes que le partage des ressources est indispensable à leur survie. Mais ils se sentent aussi très vulnérables, et cette vulnérabilité les renvoie sans arrêt à la préservation de leur île dont ils admirent à la fois la beauté et la puissance, bien qu’il lui arrive d’être menaçante, voire dangereuse. Donc cette « superposition entre un monde dont on vit et un monde où l’on vit » que souhaitent nos philosophes paraît exister en Islande. Il est aisé de comprendre qu’elle vient d’un passé où les siècles de misère ont été nombreux, pendant lesquels les Islandais n’ont pu survivre qu’en associant solidarité et ingéniosité, et dans le respect d’un pacte social fort.

Mais l’habitabilité résistera-t-elle à la prospérité d’aujourd’hui ?  Les maisons sont chauffées à 25° et refroidies en ouvrant les fenêtres, les transports publics, locaux ou grandes lignes, ne sont utilisés que par les touristes étrangers, les moteurs de gros 4×4 tournent devant les magasins pendant que leurs propriétaires font leurs achats… Les exemples pullulent de gaspillages par négligence. Certes la mode est aux Teslas, mais s’agit-il de préserver le monde où l’on vit ou de s’y montrer ?  En tout état de cause il faudra construire de nouveaux barrages pour en assurer la circulation !

Et l’expression politique ?  La Gauche Verte de la Première Ministre a subi le 25 septembre une lourde défaite et cette dernière n’a pu garder sa place qu’en acceptant de nouveaux compromis, notamment abandonner l’environnement à un ministre du Parti de l’Indépendance qui l’a perçu comme une dégradation.

Par contre Sigurður Ingi Jóhannsson, Président du Parti du Progrès, et incontestable vainqueur du scrutin, a créé pour lui le titre de « Innviðaráðherra » dont la traduction pourrait s’approcher de ministre de l’Habitabilité, supervisant les communications, les transports et les grandes infrastructures, ainsi que les relations avec les collectivités territoriales, en Islande très puissantes et autonomes. Soit tous les leviers nécessaires pour promouvoir une écologie de terrain. Une nouvelle mue pour le plus ancien parti d’Islande, longtemps qualifié de parti agrarien ?

Le gouvernement islandais et sa constitution

Nous sommes le 21 novembre, soit près de 2 mois après les élections législatives, et toujours pas de programme gouvernemental ni de gouvernement pour l’appliquer. Cela, pourtant, semblait simple : la majorité au pouvoir avait progressé d’une majorité étriquée de 35 députés sur 63, ensuite réduite à 33 après la dissidence de deux députés de la Gauche Verte, à 37 puis 38 élus par l’apport au Parti de l’Indépendance d’un député soucieux de régler ses comptes avec le Parti du Centre. Et il n’y avait pas de majorité alternative !

Officiellement tout est prêt, ou presque. Manque seulement la confirmation officielle des résultats après l’erreur de comptage rocambolesque ayant conduit au remplacement de 5 député(e)s, dont trois femmes, par 5 autres tous mâles.

Mais est-ce si simple ?  Car la victoire de la majorité mérite une précision : il n’y a eu qu’un vainqueur, le parti du Progrès, qui progresse de 8 à 13 sièges. A l’inverse, la Gauche Verte, que préside la Première Ministre, tombe de 11 à 8 sièges. Pour sa part, le parti de l’Indépendance doit se satisfaire d’avoir préservé sa place de premier parti de l’île après des années d’érosion.

Ce que l’on entend : Katrín Jakobsdóttir, toujours très populaire, resterait Première Ministre. La victoire du parti du Progrès serait « récompensée » par la création d’un ministère supplémentaire et des transferts de compétences. Pour ce qui concerne le programme, seraient repris des projets abandonnés lors de la précédente législature, tel le Parc National des Hautes Terres, et abordée au fond la politique de santé dont les insuffisances ont été crûment exposées par la grâce de Covid.

Par contre on n’entend rien à propos de la réforme constitutionnelle !  Pourtant les marchandages en cours montrent combien elle devient nécessaire !  Le système islandais est un système parlementaire classique dans lequel un gouvernement constitué d’une alliance de partis met en œuvre un programme négocié en début de législature pour la durée de celle-ci. Ce système a pu fonctionner lorsqu’il n’y avait que quatre partis présents au parlement. Avec huit partis, la composition d’une majorité est beaucoup plus difficile, et donc la négociation du contrat de gouvernement, avec trop souvent l’évacuation des sujets les plus clivants. De plus, en Islande, les partis au pouvoir se comportent comme les propriétaires exclusifs des ministères dont ils ont pu s’emparer. Le ou la Premier(e) Ministre(e) n’a donc aucune autorité sur les ministères non détenus par son parti. Tout au plus peut-elle(il) proposer des compromis en cas de conflit. La position devait être particulièrement malaisée pour Katrín Jakobsdóttir qui préside un parti à l’aile gauche du gouvernement, face à deux partis réputés conservateurs. Elle a été aidée par son autorité personnelle et par la place qu’elle a su prendre, femme et verte, pour promouvoir la notoriété de son île, au risque de faire de l’ombre au Ministre des Affaires Étrangères. De plus ses deux « alliés » voulaient eux aussi le succès du gouvernement. Mais les nombreux compromis qu’elle a dû accepter expliquent largement la déconfiture de son parti.

Il n’empêche qu’une majorité ainsi construite ne peut proposer au citoyen islandais cette vision à long terme qu’il réclame, et sur laquelle il aimerait pouvoir se prononcer, notamment pour ce qui concerne la place de son île dans le monde.

Des solutions ?  Elles ne peuvent venir que d’une réflexion d’ensemble, celle qu’avait entamée la Commission Constitutionnelle créée en 2010 et qu’il faudrait approfondir plus encore. Pêle-mêle et sans exhaustivité, pour ce qui concerne les institutions :

  • à quoi sert ce président élu au suffrage universel, sans pouvoir autre que celui de s’opposer aux lois qui lui déplaisent, à l’instar des rois danois ? S’il doit représenter son pays à l’étranger, ne peut-il pas aussi avoir un pouvoir de négociation dûment encadré ?
  • comment faire pour la(le) Première(er) Ministre(e) soit un(e) véritable « chef(fe) de gouvernement » ?
  • il est évidemment souhaitable que l’Alþingi reflète le mieux possible la composition et les opinions des électeurs islandais, mais la concentration autour de la capitale ne risque-t-elle pas d’entraîner l’oubli du reste de l’île ?
  • pourquoi les ministres restent ils députés ? Par souci d’économies ?
  • est-il sain que le même ministre coiffe à la fois la justice et la police ?
  • et bien sûr apporter une réponse sérieuse à cette demande maintes fois entendues de « démocratie directe », qui est en fait l’organisation de consultations dès que des pétitions réunissent un nombre suffisant de signatures !

Voyons ce que nous proposera le gouvernement à venir… S’il le fait !